Le Héros Solitaire

Clint Eastwood

Les réalisateurs peuvent parfois être respectés, voire même admirés pourtant, un public non-averti ne va jamais attendre la plupart des réalisateurs devant leur hôtel pour obtenir un autographe. Le public peut admirer le travail d’un James Cameron, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Ridley Scott, Robert Zemeckis ou d’un Christopher Nolan, et un groupe nettement plus restreint de spectateurs peut attendre avec impatience la prochaine sortie de David Fincher, Denis Villeneuve ou le retour de David Lynch, mais très peu possèdent de véritables liens affectifs pour eux.

C’est ce qui rend la carrière de Clint Eastwood pourtant si incroyable. Voyez-vous, très peu d’acteurs peuvent se targuer d’avoir réussi une carrière aussi exemplaire en tant qu’acteur mais aussi en tant que réalisateur (sauf peut-être Mel Gibson, Kevin Costner et Sylvester Stallone, la longévité en moins).

Commencé en tant qu’acteur avec les interprétations cultissimes de « l’Homme sans nom » chez l’immense Sergio Leone puis celle de l’inspecteur Harry qui en firent un des acteurs les plus adulés du cinéma américain.

Après avoir tourné avec les plus grands, sa carrière se poursuivit derrière la caméra.

Quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, Clint Eastwood reste un monument du cinéma couronné de cinq Oscars, six Golden Globes, quatre Césars et deux Lions d’or à la Mostra de Venise… Un acteur capable d’incroyables prestations devant la caméra mais aussi de signer des chefs d’œuvres en tant que réalisateur.

L’immortel « Pale Rider » au visage impassible est un très grand conteur d’histoires, le dernier et digne représentant d’un classicisme américain que beaucoup vénèrent.

Retour sur la carrière d’un héros solitaire et d’une légende du cinéma américain.

Clint Eastwood
  • Le conte de fée américain par excellence :

Né le 31 mai 1930 à San Francisco, juste après la crise de 1929 qui a plongé les Etats-Unis dans la plus grave crise économique de leur Histoire. Le jeune Clinton Elias Eastwood Jr eut une enfance ballottée de ville en ville, suivant les boulots que décrochait son père sur toute la côte ouest durant la dépression.

Une instabilité récurrente pour un enfant qui va considérablement façonner sa personnalité et son caractère solitaire qui lui servira tout au long de sa carrière.

Cette vie de nomade va incontestablement nourrir son amour pour les westerns et édifier les grands héros de son enfance. Le petit Clint va découvrir les joies de l’univers artistique grâce aux disques de jazz que sa mère collectionne. Son père joue également de la guitare et chante dans un groupe improvisé. Le futur acteur grandit ainsi en écoutant de la musique, ce qui le pousse lui aussi à jouer de la clarinette, puis du piano. Cela deviendra par la suite une de ses passions qui lui servira notamment à composer la bande son du crépusculaire « Mystic River ».

En 1949, l’obscur gamin de l’ouest commence un travail dans une usine de Spingfield sans aucune qualification après des années lycées assez turbulentes qui lui auront pourtant fait découvrir la comédie. Il y reste un an pour ensuite travailler chez Boeing, puis comme veilleur de nuit avant d’obtenir un diplôme de maitre-nageur à la Croix Rouge. Une qualification qui lui servira lors de son service militaire. Il décide finalement d’entreprendre des études de musique à l’université de Seattle. Cependant l’armée le réclame pour une offensive en Corée pour laquelle, il ne sera finalement pas repris grâce à son diplôme de maitre-nageur. Il reste donc à la base pour dispenser des cours de natation pour lesquels il obtient une citation récompensant son mérite (étrange destinée pour un homme qui filmera par la suite si bien la guerre).

  • Des débuts infructueux :

Lors de son séjour sur la base militaire de Fort Ord en Californie, plusieurs théories sont nées de son entrée dans le showbiz du cinéma. Il aurait d’abord été remarqué par un assistant-réalisateur pour son physique avantageux. D’autres avancent qu’il s’est lié d’amitié avec un quelqu’un qui le fera entrer plus tard chez Universal. Toujours est-il, que ses débuts seront difficiles malgré sa taille (1,95 m), sa prestance et sa « gueule » de cinéma qui lui permettront de décrocher quelques petits rôles.

De 1955 à 1956, il apparaît d’abord dans plusieurs séries Z dont celles de Jack Arnold : « La Revanche de la créature », « Tarantula » et d’autres comme « Madame de Coventry » son personnage de chacune de ces œuvres est insignifiant et n’apporte rien de bien intéressant à l’intrigue.

Il n’est d’ailleurs jamais crédité à la distribution, il pense même à arrêter sa carrière et à se trouver un travail pour enfin gagner correctement sa vie.

En 1956, dans « La VRP de choc », il tient son premier rôle enfin crédité. Dans ce film d’Arthur Lubin, le premier réalisateur à avoir remarqué son physique, Clint Eastwood (au côté de Ginger Rogers) interprète un officier qui recrute pour la brigade des Rough Riders. Il a alors 26 ans, et ne s’est toujours pas imposé au sein du paysage hollywoodien.

  • La chance d’une vie :

En 1959, la chance vient pourtant enfin frapper à sa porte avec une série : « Rawhide », qui le propulse en haut de l’affiche. Pendant huit ans, Eastwood interprète le rôle du sympathique cow-boy Rowdy Yates. Tout comme Robert Redford, un autre acteur qui jouit d’une stature quasi divine en Amérique, la carrière cinématographique d’Eastwood n’a pris son envol qu’au milieu de la trentaine.

En 1964, Clint fait la rencontre de sa vie en la personne de Sergio Leone qui, le temps d’une trilogie magnifique lui offre un statut de star et un style de jeu minimaliste auquel se prête bien son magnétisme taiseux. Clint Eastwood accepte à contrecœur de jouer le rôle de « l’Homme sans nom », pour l’Italien alors inconnu outre-Atlantique.

Pour un salaire de 15 000 dollars, il devient à son grand étonnement le héros magnifique, froid et dépourvu de scrupules de « Pour une poignée de dollars » (1964). À la fois incarné à l’excès et fantomatique, individualiste mais sensible de son prochain, son personnage de « l’Homme sans nom » s’impose d’emblée comme une figure paradoxale, aussi mythique qu’ambiguë. Contre toute attente, le succès est au rendez-vous que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe et plus particulièrement en Italie.

Les deux volets suivants « Pour quelques dollars de plus » (1965) et le mythique « Le bon, la brute et le truand » (1966) ne feront qu’assoir un peu plus le début de sa légende bien aidé, il est vrai, par les sublimes mélodies du grand Ennio Morricone.

Et pourtant, Clint ne voulait pas reprendre le rôle de « l’Homme sans nom » dans la suite. Quand la production lui proposa de tourner le second volet, l’acteur ne voulait plus jouer avec un cigare en bouche comme il le mentionne : « Je vais lire le scénario et je ferai le film, mais par pitié, ne me remettez pas ce cigare dans la bouche ! ».

Ce à quoi Sergio Leone lui répondit : « Impossible Clint ! C’est lui qui tient le rôle principal ! »

Tous trois sont sortis entre 1964 et 1966, la trilogie a propulsé Eastwood vers les sommets de la célébrité grâce à ses performances de dur à cuire. Après ce tour de force, l’acteur est devenu l’un des comédiens les mieux payés du monde, plus apprécié sur les autres continents que dans son propre pays.

  • Stop au cow-boy :

Star internationale, on lui propose alors plusieurs projets comme d’autres westerns avec « Pendez-les haut et court » en 1968, « La kermesse de l’Ouest » en 1969 et « Sierra Torride » en 1970.

Pourtant, il décide de s’émanciper de son rôle de cow-boy afin de choisir des projets qui vont mettre à mal sa personnalité d’homme fort notamment dans « De l’or pour les braves » en 1970 de Brian G. Hutton. Il s’agit d’un grand film sur la Seconde Guerre mondiale trop souvent négligé dans la carrière exceptionnelle de Clint Eastwood et qui montre néanmoins à quel point il était devenu un immense acteur. Eastwood incarne le soldat Kelly qui dirige un casting de cinq étoiles à la recherche de l’or nazi, une distribution comprenant Telly Savalas, Carroll O’Connor, Donald Sutherland et Don Rickles. Le film est une satire militaire qui oscille brillamment entre sérieux et ridicule.

Il tourne ensuite dans l’excellent « Les Proies » en 1971 qui marque sa rencontre avec Don Siegel (une grande amitié qui engendrera quatre autres films comme « L’Evadé d’Alcatraz » et bien entendu « L’Inspecteur Harry ») dans lequel il interprète un soldat blessé jouant les jolis cœurs auprès des femmes qui l’ont recueilli dans leur pensionnat. Une performance à l’opposé des précédentes où le héros est mis à mal, fragilisé, blessé et à la merci de ses logeuses.

En parallèle, Clint Eastwood décide pour la première fois d’endosser la casquette de réalisateur avec « Un frisson dans la nuit » en 1971, première production de sa société Malpaso Production. Un thriller sur un fan obsédé qui traque un DJ.

  • « Go ahead. Make my day! » :

Toujours en 1971, Eastwood accède au statut d’icône avec le grand succès « Dirty Harry » ou « L’inspecteur Harry » réalisé par Don Siegel. Bien qu’il n’ait pas été le premier choix pour jouer le rôle-titre, Frank Sinatra, Steve McQueen et Paul Newman étaient tous pressentis mais auraient tous décliné, Eastwood habite complètement ce policier de San Francisco déterminé à arrêter un meurtrier psychopathe par tous les moyens. Il transforme le cynique et brutal « Dirty Harry » en une figure emblématique du cinéma.

Le film cartonne au Box-Office et marque le début d’une véritable saga avec « Magnum Force » (1973), « L’Inspecteur ne renonce jamais » (1976), « Le Retour de l’inspecteur Harry » (1983), réalisé par l’acteur lui-même, et « L’inspecteur Harry est la dernière cible » (1988).

Le grand Clint entre au panthéon avec son personnage le plus mythologique tout comme l’était « l’Homme sans nom » des films de Leone. Cette fois exit l’ouest sauvage et place à un San Francisco seventies dans lequel il manie le colt de l’inspecteur Callahan, mal embouché mais avide d’une justice qui lui est particulière. Un vrai plaisir coupable porté par des répliques devenues cultes (« Les avis c’est comme les trous du cul, tout le monde en a un » et « Vas-y, fais-moi plaisir ! ») qui font autant partie du lexique que tout ce que Shakespeare a pu écrire !

  • Un acteur – réalisateur est né :

Après son succès en inspecteur acariâtre et avare de justice, il réalise son premier western en 1973 avec « L’Homme des hautes plaines » où il apparaît comme un archange revenu des enfers pour punir ses bourreaux et leurs lâches commanditaires dans un majestueux western plus décharné que crépusculaire, strié d’idées brillantes.

Eastwood réalise ensuite de solides performances dans des films tels que « Josey Wales hors-la-loi » (1976), qui fut un énorme succès, très populaire auprès du public et de la critique. Bien sûr, Eastwood joue Josey Wales, un fermier qui veut se venger du meurtre de sa femme par un Unioniste pendant la guerre civile. C’est une histoire d’aventure tentaculaire et variée, à la hauteur du dernier chef-d’œuvre de Leone avec Eastwood, « Le bon, la brute et le truand ».

Viennent ensuite plusieurs longs métrages comme « Doux, dur et dingue » (1978), le très bon « L’évadé d’Alcatraz » (1979) où il interprète le rôle de Frank Morris, un prisonnier d’Alcatraz qui a organisé la plus tristement célèbre évasion de la prison la plus célèbre du pays.

On peut citer également « Bronco Billy » et « Ça va cogner » tous deux en 1980, « Firefox, l’arme absolue » en 1982 et le très beau « Honkytonk Man » qui marque véritablement sa première réalisation couronnée de succès car inscrite dans une veine plus personnelle et musicale. L’acteur-réalisateur y incarne un musicien tuberculeux agonisant pendant la Grande Dépression et dont les derniers espoirs reposent sur une grande audition à Nashville.

On citera encore le très bon « La corde raide » et « Haut les flingues ! » tous deux en en 1984.

Cependant, le grand Clint semble perdre son statut de star faute d’un film vraiment grandiose. À la fin des années 1980 et après quatre suites de « Dirty Harry », sorties de 1973 à 1988, Eastwood était sur le point d’échapper à l’ombre du personnage et d’émerger comme l’un des plus grands acteurs devenus réalisateurs d’Hollywood car le cinéaste excelle dans la mise en scène des sentiments humains, devant la guerre, le crime, l’horreur.

À partir de 1985, il réalise tout d’abord « Pale Rider – Le cavalier solitaire », Un bon western classique qui redore le blason du genre au Box-Office international porté par un Clint Eastwood toujours impérial dans un rôle mutique.

Il met ensuite en scène « Le Maître de guerre » en 1986, il y campe un personnage de vétéran du Viêtnam errant comme un dinosaure indiscipliné qui espère reconquérir son épouse en lisant des magazines féminins, mais aussi comme un patriote convaincu qui permettra à de jeunes recrues de s’accomplir en abattant des mercenaires cubains.

Il tient encore la double casquette dans « Bird » (1988) où Clint Eastwood dévoile une part inédite, plus mélancolique, de sa personnalité. La sagesse venant sans doute avec l’âge, le cow-boy, l’inspecteur, s’il continue de priser la violence, renie peu à peu sa gratuité. Ce « biopic » sur le musicien Charlie Parker (interprété magistralement par Forest Whitaker), est un grand succès qui permet à l’acteur principal de remporter le prix d’interprétation masculine au festival de Cannes.

Avec ces deux films et le suivant, l’excellent et pourtant trop méconnu « Chasseur blanc, coeur noir » en 1990, adaptation éponyme du roman de Peter Viertel. Elle s’articule autour d’une relecture à peine voilée des expériences de Viertel sur le tournage du film classique de John Huston, « The African Queen ».

Eastwood incarne lui-même le représentant de Huston, John Wilson, et, bien que Clint soit toujours le premier le rôle, il fait un excellent travail en imitant le célèbre réalisateur et ses manières théâtrales.

Eastwood s’impose comme un véritable cinéaste de la pénombre, sa mélancolie s’exprime essentiellement par le recours de plus en plus important à l’obscurité.

  • Le début de la reconnaissance artistique :

En 1992, il décroche enfin le Saint Graal en jouant, réalisant et produisant le western sombre et peu conventionnel « Impitoyable ». Après « L’Homme des hautes plaines » et « Pale Rider », Clint rejoue la carte du « dernier western » pour enterrer tous les autres dans ce film éblouissant. Et malgré les tempes grisonnantes qui se font jour, ça cartonne !

Le film rafle quatre Oscars, dont ceux du « meilleur acteur dans un second rôle » (Gene Hackman), du « meilleur montage », de la « meilleure réalisation » et du « meilleur film », tous deux pour le grand Clint.

Le cinéaste signe un western à l’allure crépusculaire, à une époque où ce genre semble devenu has-been, Eastwood va prouver qu’il a encore de beaux jours devant lui en proposant un film à l’univers aussi classique que ses thématiques sont contemporaines. Dans cette quête vengeresse menée par son personnage Will Munny accompagné par un casting magistral (Gene Hackman, Richard Harris et Morgan Freeman).

Clint peut désormais tout se permettre et se lance « Dans La Ligne de Mire » en 1993 de Wolfgang Petersen. Il y incarne un agent des services secrets qui faisait partie de l’équipe présidentielle lorsque Kennedy a été assassiné. Trente ans plus tard, il se retrouve à travailler avec une autre équipe présidentielle à la lumière d’informations selon lesquelles la vie du président est gravement menacée par l’antagoniste, un futur assassin joué avec brio par John Malkovich.

C’est l’un des derniers films dans lequel Clint n’assumera pas aussi la casquette de réalisateur. En 1993, Clint repasse derrière et devant la caméra avec « Un Monde Parfait ». On le retrouve ainsi dans un rôle qui lui sied à merveille, un flic redneck plus vrai que nature dans ce road-movie tragique où un kidnappeur (Costner) idéaliste s’amourache d’un jeune enfant témoin de Jéovah qu’il venait d’enlever. La dynamique entre le trio est plus qu’évidente. C’est une histoire de pères et de fils, ou plutôt de figures paternelles et d’adolescent. Ses thèmes sont puissants, et intrinsèquement sombres. Ce sont souvent les expériences de notre jeunesse qui font de nous les adultes que nous devenons. Cette notion est au cœur du long métrage et nous laisse nous questionner face à nos propres choix, aux choses qui nous ont façonné.

La mise en scène de l’interprète de « L’inspecteur Harry » prend le parti de dépeindre avec mélancolie des marginaux et offre l’un de ses plus beaux rôles à Kevin Costner.

Ses films des années 1990 et 2000 sont tous marqués du sceau de la fatalité et de l’incompréhension de l’humain devant la tragédie de la vie.

Ce que l’on peut une nouvelle fois observé en 1995 avec le cultissime « Sur la route de Madison » qu’il réalise et où il donne la réplique à la grande Meryl Streep.
Un superbe mélo au succès incroyable exprimant une vision profondément mélancolique des relations humaines. Un classique instantané qui serre la gorge du spectateur et embue le regard à chaque nouvelle vision. La conclusion d’une série de films intimistes dans lesquels Eastwood exprime une vision profondément mélancolique, voire funèbre, des relations humaines.  L’une des plus poignantes histoires d’amour du cinéma contemporain portée par deux acteurs exceptionnels.

Plusieurs films solides suivront avec deux ans plus tard, « Les pleins pouvoirs » en 1997 et « Jugé coupable » en 1999.

Pourtant pour la première fois de sa carrière, il se lance ensuite dans la comédie avec « Space Cowboy » en 2000 et son casting de vieux briscards : Clint Eastwood, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland et James Garner.

Eastwood réunit un riche casting de beaux has-beens autour de lui dans cet étrange western spatial et commence à s’interroger sur son propre statut d’auteur vieillissant. Sans doute son film le plus singulier.

  • La consécration d’un réalisateur :

Le début des années 2000 marque le retour en force de Clint Eastwood à la mise en scène. Après l’échec du thriller « Créance de sang » en 2002, Clint signe en 2003 un immense film, l’une de ses plus belles œuvres n’est autre que « Mystic River » son vingt-quatrième long métrage, polar noir et véritable descente aux enfers pour trois personnages interprétés avec brio par Sean Penn, Kevin Bacon et Tim Robbins.

Une tragédie qui prend le spectateur illico à la gorge et qui ne le lâchera plus jusqu’à la dernière seconde du long métrage. Clint Eastwood parle de la part d’ombre qui sommeille en chacun de nous, de cette zone contaminée, gangrenée par l’horreur du passé. Du glauque. Du poisseux.

« Mystic River » dépasse les limites du genre pour sonder en profondeur les zones d’ombre de l’âme humaine.

Un chef d’œuvre tragique et brillant en plus d’être un succès critique pour lequel Clint décroche le César du « meilleur film étranger ». Un film culte !

En 2004 le grand Clint accède une nouvelle fois à la gloire et la consécration grâce à l’adaptation d’une œuvre littéraire, « Million Dollar Baby ». Un mélodrame puissant où Eastwood s’y révèle une fois encore au sommet de son art dans la peau de Frankie Dunn, entraîneur au placard, qui gère sa salle de boxe avec Scrap (Morgan Freeman), son ancien poulain. Lorsque apparaît Maggie Fitzgerald :  avec sa détermination et sa rage de vaincre, celle-ci va combler le vide qui creuse jour après jour la vie de Frankie.

Le film récolte quatre oscars dont celui du « meilleur film », du « meilleur acteur dans un second rôle » pour Morgan Freeman, de la « meilleure actrice » pour Hilary Swank et du meilleur réalisateur pour Clint bien entendu.

Un Véritable uppercut signé par le cinéaste maître, qui offre ici une de ces œuvres les plus viscérales, « Million Dollar Baby » est bien plus qu’un film de boxe. Ce n’est pas seulement une histoire d’abnégation, de courage ou d’espoir pour l’héroïne, interprétée par une Hilary Swank magistrale. C’est un profond drame humain dont le spectateur ne peut sortir indemne.

  • Un nouvel élan :

À plus de 70 ans et une carrière rondement menée, le cinéaste se lance dans de nouveaux défis, comme réaliser des films dans des langues qu’il ne parle pas : le japonais (Il fera de même avec le français en 2010 dans « Au-delà » avec notre Cécile de France nationale).

Il s’attaque au conflit américano-japonais dans « Lettres d’Iwo Jima » en 2006. Ce film peut être vu comme la continuité de « Mémoires de nos pères » sorti la même année.

Si le premier volet développait, à travers la destinée de six Marines, le point de vue américain de ce conflit, « Lettres d’Iwo Jima » se place du côté japonais. Il montre la farouche résistance opposée par les soldats du soleil levant à l’attaque américaine, dans cette bataille considérée comme perdue d’avance.

Les deux films ont été tournés l’un à la suite de l’autre dans le cadre d’un projet incroyablement ambitieux que l’on attendrait d’un réalisateur plus jeune et moins accompli, pas d’un cinéaste de 76 ans. Malheureusement, aucun des deux films n’a réussi à obtenir de bons résultats au Box-Office, mais quoi qu’il en soit, l’ambition et le caractère unique des deux films méritent qu’on s’y attarde.

Une réflexion sur le patriotisme et un vibrant plaidoyer contre la guerre. La grande force du diptyque de Clint Eastwood est d’éviter l’écueil de la vision manichéenne, trop souvent inhérente aux films de guerre.

Un an après, Clint Eastwood revient avec deux films, « L’échange » avec Angelina Jolie et présenté en compétition officielle à Cannes et « Gran Torino », un film étonnant et en apparence moins ambitieux, qui marque également son retour devant la caméra, quatre ans après « Million Dollar Baby ». « Je pensais mettre une sourdine à ma carrière d’acteur, mais Gran Torino m’a offert un rôle de mon âge, qui semblait m’aller comme un gant », explique- t-il.

Le rôle de Walt Kowalski est taillé sur mesure pour le vieux cow-boy californien, un vétéran quelque peu aigri de la guerre de Corée, taiseux et irascible, qui ne s’exprime presque qu’à travers ses grognements. Malheureusement, il doit cohabiter avec des voisins d’origine hmong, des « niaks » comme il les appelle, qui font resurgir en lui de vieux démons de son époque militaire. Eastwood est plus que convaincant dans ce rôle d’américain primaire, raciste au plus haut point (un comble pour un polonais d’origine).

« Gran Torino » est un vrai bijou cinématographique, tant sur le fond que sur la forme, qui ne fait que confirmer, s’il le fallait encore, l’immense talent du bonhomme. Un film irrésistible et poignant. Une belle leçon d’espoir, de vie, d’humilité… et de cinéma…

La glorification de l’Amérique :

En 2009, Clint Eastwood retrouve Morgan Freeman pour la première fois depuis « Million Dollar Baby » sur le biopic consacré à Nelson Mandela, « Invictus ». Une histoire de triomphe sur la tragédie retraçant le début de parcours en tant que président de « Madiba » qui voit en la Coupe du Monde de Rugby le moyen d’unifier son peuple. « Invictus », qui met également en scène Matt Damon dans la peau du capitaine de l’équipe de rugby, connu un franc succès grâce à une réalisation touchante et valu à Morgan Freeman une nouvelle nomination à l’Oscar du « meilleur acteur ».

Clint Eastwood expérimente ensuite son travail sur le deuil et la mort dans « Au-delà » (2010) avec Cécile de France et Matt Damon. Malheureusement le film n’est pas un franc succès et Clint semble déjà avoir la tête à son prochain projet : dépeindre les grands héros de la nation de l’oncle Sam.

Ce qu’il commence à faire en 2011 avec « J. Edgar » pour lequel il engage le talentueux Leonardo DiCaprio. Pour ce film racontant la vie du célèbre fondateur du FBI, le réalisateur précise que l’acteur « s’est donné sans compter, et cela se voit dans son jeu ». Le film n’est pas un simple biopic selon le réalisateur, c’est une œuvre qui « parle de relations humaines, des rapports intimes entre Hoover et son entourage, ses proches comme Clyde Tolson (Armie Hammer), Helen Gandy (Naomi Watts), sa mère (Judi Dench), mais aussi Robert Kennedy et d’autres politiques importants ».

Le portrait qu’il en tire est ainsi multiple, complexe, ambigu. Mais le cinéaste trouve la juste distance, entre vérités et légendes, culte du secret et culte de la personnalité. Leonardo DiCaprio résume bien ce qui a toujours fait la différence chez Clint Eastwood : « Il se fie à ses intuitions, à son instinct. Il me fait penser à un coach, comme si je montais sur le ring et qu’il était là, pour me soutenir ».

Eastwood continue ensuite dans cette voie d’explorer les héros du 20e ou 21e siècle américain avec le décevant « Jersey Boys » en 2014 puis ensuite dans le réussi « American Sniper » sur la tragédie inverse du triomphe. Un film qui provoque certaines divergences chez les spectateurs. Très controversé, tant pour son sujet que pour la réalisation de Clint Eastwood, le film met en vedette Bradley Cooper dans le rôle du tireur d’élite des Navy SEAL, Chris Kyle, un vétéran de la guerre d’Irak. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il est incroyable de penser que même à 84 ans, Eastwood produisait encore des films magistraux comme celui-ci.

Il s’attarde ensuite sur « Sully » avec Tom Hanks complètement anecdotique et « Le 15 :17 pour Paris » qui ont finalement exposé les dangers de l’excès de vitesse dans les productions rapides du cinéaste. Des œuvres oubliables qui auraient sûrement été meilleures si Eastwood avait travaillé plus intensément avec ses acteurs et mis plus de soin dans l’écriture de son scénario et de sa mise en scène.

Pourtant en 2018, Clint décide de reprendre sa double casquette d’acteur-réalisateur le temps du film « La Mule », une première depuis « Une Nouvelle Chance » en 2012. « La Mule » nous emmène sur deux axes bien distincts. D’un côté, il nous narre son parcours de passeur pour les narcotrafiquants et l’enquête de police qui en résulte ; de l’autre, il nous dépeint un homme empli de regrets qui tente de renouer des liens avec une famille qu’il a trop souvent délaissée

Un résultat mi-figue, mi-raisin qui tend malgré tout à lui rendre ses lettres de noblesse.

Nous voici finalement en 2019 avec son dernier film, « Le cas Richard Jewell », peut-être le chant du cygne du vieux Clint avec ce trente-huitième film qui s’intéresse à une nouvelle figure du héros américain contemporain, la trajectoire éphémère de Richard Jewell, passé en quelques heures de héros national à terroriste vilipendé, condamné sans preuves par toute une société. 

Néanmoins, Maître Clint orchestre son long métrage avec une maestria retrouvée en érigeant son Richard Jewell en symbole d’une Amérique incapable de respecter proprement ses héros. Le cinéaste fait dans l’épure, dans la retenue, et si son film emprunte autant au thriller implacable qu’au drame bouleversant, il n’a jamais besoin de forcer quoi que ce soit.

Le talent et l’envie de réaliser du nonagénaire interpelle et on se prend à rêver de ce qu’il nous prépare encore.

Dans le petit monde « Impitoyable » du cinéma, Clint Eastwood tient une place de choix. Avec une carrière longue comme le bras, ce touche à tout multi-récompensé a indiscutablement marqué l’histoire du Septième Art au fer rouge que ce soit comme acteur et ou comme réalisateur.

Avec les rôles d’anti-héros qui lui collaient à la peau, il s’est imposé comme une figure emblématique du western, genre qu’il a exploré de long en large. Impossible de ne pas citer la « trilogie du dollar » de Sergio Leone qui l’a révélé au monde entier. L’ouest américain est son terrain de jeu privilégié : « L’Homme des Hautes Plaines » ou « Pale Rider » ne feront que le confirmer.

Néanmoins, « Dirty Harry » ne s’est pas contenté d’être un brillant acteur, le costume de réalisateur lui va aussi à merveille avec des œuvres comme « Un frisson dans la nuit » en passant par « Josey Wales hors-la-loi », « Le maître de guerre », « Un monde parfait », « Mystic River » « Gran Torino »… Il nous a offert une pléiade de films l’élevant au rang des plus grands. Les cinéastes et les stars vont et viennent mais Clint Eastwood demeure et travaille toujours.

« L’homme sage est celui qui connaît ses limites. » est la célèbre réplique qu’il prononce à la fin de « Magnum Force »… Selon toutes les apparences, Clint Eastwood n’en a jamais eues. 

Chapeau l’artiste !

Julien Legrand – Le 31 mai 2020

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