Punk du 7ème Art

Quentin Tarantino

Réalisateur dont la réputation n’est plus à faire, Quentin Tarantino nous enchante depuis une bonne vingtaine d’années avec son cinéma postmoderne, célébrant avec une certaine brutalité sa propre culture pop, qui en même temps résonne en chacun d’entre nous. De son œuvre se dégage un croisement détonnant d’ancien et de nouveau.

C’est un cinéaste d’un cru d’exception qui s’immerge dans l’ère contemporaine tout en cherchant à lui redonner du lustre et à lui conférer une nouvelle essence. C’est un metteur en scène novateur qui fait en même temps l’éloge du passé et dont l’ambition profonde est de se réconcilier avec la tradition.

À l’image d’Andy Warhol dans le domaine pictural, Tarantino s’inspire d’éléments quelconques de la vie quotidienne pour en faire des objets iconiques de la culture de masse. Au-delà de leurs inspirations, ses personnages ne sont en rien différent de monsieur tout le monde, ils peuvent avoir des conversations d’une grande banalité comme débattre sur le sens de la chanson « Like a virgin » de Madonna où discuter de hamburgers en toute simplicité.

Sorte de rock star du cinéma, il a su imposer sa patte déjantée dans un milieu parfois trop aseptisé. Si ses détracteurs lui reprochent de faire l’apogée de la violence ainsi que le langage cru de ses héros, il n’en a cure, son univers a su combler un large public : qu’on soit simple consommateur ou fin connaisseur, on n’y trouvera forcément notre compte.

Retour sur le parcours d’un cinéaste unique en son genre.

Petite bio :

Lors de ses premiers émois, le petit Quentin ne savait pas encore qu’il serait le « wonder boy » du cinéma américain mais son prénom était déjà inspiré de la culture populaire qui lui est si chère : il lui fut donné en l’honneur de Quint Asper, personnage principal de la série « Police des plaines » incarné par Burt Reynolds. Né dans le Tennessee le 27 mars 1963, c’est à Los Angeles qu’il va développer son amour pour le cinéma. C’est au contact de son beau-père Curtis Zastoupil, avec qui sa mère Connie s’est mariée après le départ de son paternel, qu’il a développé une passion débordante pour le 7ème art et enrichi sa cinéphilie.

Durant sa jeunesse, il écume les salles obscures et se forge vite sa propre identité, il se délecte de films dont émane la violence. Des films comme « Délivrance » de John Boorman et « La horde sauvage » de Sam Peckinpah le marquent profondément. Il passe alors le plus clair de son temps à regarder toutes sortes de productions qui vont des films de kung-fu à ceux de la « blaxploitation » ; il découvre les films d’épouvante comme « Carrie au bal du diable » de Brian De Palma mais aussi le cinéma de série Z auquel il voue un véritable culte.

Après avoir enchaîné diverses activités comme projectionniste dans un cinéma porno, « chasseur de tête » pour l’industrie aéronautique tout en poursuivant des cours d’acting auprès du célèbre Allen Garfield, il se fait engager au Video Archives, une célèbre boutique de location de vidéos de L.A. dans laquelle il découvre le cinéma français de la nouvelle vague incarnée par Jean-Luc Godard mais aussi celui venu d’Asie avec les films de John Woo et Shōhei Imamura. Un tournant dans sa vie puisqu’il fait la rencontre de Roger Avery, qui deviendra plus tard son coscénariste sur la plupart de ses films.

Tarantino passe plus de cinq ans à travailler, et quasiment à vivre, dans ce magasin avant de le quitter en 1989 et d’entamer une carrière dans le cinéma. Cette période lui permit d’élaborer ses premiers scénarii parmi lesquels « The Open Road » qui deviendra quelques années plus tard le film « True Romance » réalisé par son ami Tony Scott en 1993 ; on lui doit également celui de « Tueurs né » avec Woody Harrelson(1994) d’Oliver Stone mais celui-ci réécrit le scénario de telle façon que Tarantino désavoue cette version.

Ecrire des scénarios c’est bien, les mettre en scène c’est mieux. Il élabore donc en trois semaines un nouveau script intitulé « Reservoir Dogs » qu’il pense réaliser avec ses anciens collègues du vidéo club. C’était sans compter sur Harvey Keitel qui reçut le scénario par l’intermédiaire d’un ami commun et décida de produire le film et d’y jouer tant il fut séduit. « Reservoir Dogs » fait sensation et lance la carrière de QT, la suite nous la connaissons…

Le top 9 de la rédaction :

Voici le moment pour la rédaction de classer les huit œuvres que composent sa filmographique du plus culte au moins culte. Avec notre classement, c’est une certaine idée du cinéma que nous abordons entre dialogues travaillés, références à la culture populaire, esthétisme et violence exacerbée.

9. « Boulevard de la mort » (2007) :

Au cours de l’été 2007, Tarantino et son ami Robert Rodriguez présentent deux films « Grindhouse » originaux : « Boulevard de la mort » et « Planète terreur ». Dans le premier cité, Tarantino organise une course-poursuite effrénée dans le sillage d’un psycho killer, incarné par Kurt Russell, qui tue avec sa voiture assassine.

Sorte d’hommage au cinéma de série Z et aux seventies en termes de style et de tradition, « Boulevard de la mort » est en revanche ultramoderne dans sa façon d’appréhender ses personnages, notamment dans la mise en valeur des rôles féminins. Il ne les présente pas comme simple faire-valoir mais plutôt comme des femmes fortes capables de tenir tête au grand méchant du récit.

8. « Jackie Brown » (1997) :

Après le succès retentissant de « Pulp Fiction » trois ans plus tôt, Tarantino se retrouve à nouveau sous les feux de la rampe avec un film plus personnel cette fois.  Libre adaptation du roman « Rum Punch » d’Elmore Léonard, « Jackie Brown » fait surtout résonance à la « blaxploitation », sous-genre du cinéma destiné à un public de couleur dans les années septante et à son icône Pam Grier, dont il est un grand fan, à qui il offre le rôle-titre.

Le troisième film du réalisateur, que beaucoup voient comme celui de la maturité, se focalise davantage sur les dialogues, là où la violence formait le cœur du récit dans ses précédents films. Bien aidé par ses acteurs Samuel L. Jackson et Robert De Niro, passés maîtres dans l’art de rendre leur personnages crédibles, Tarantino démontre ici tout son talent de conteur hors-pair.

7. « Les 8 Salopards » (2015) :

Second western dirigé par Tarantino, « Les 8 salopards » s’éloigne du récit historique dans lequel prend place les événements du film pour nous offrir un thriller à huis clos, à mi-chemin entre « Reservoir Dogs » et « Les dix petit Nègres » d’Agatha Christie. Western classique et spaghetti se disputent également la scène, soutenus par la superbe musique d’Ennio Morricone auquel le cinéaste voue un culte. Une bande son récompensée d’un Oscar.

Pour ce film, Tarantino a tenu à utiliser une pellicule Ultra Panavision 70 millimètres, format qui avait la cote dans les années cinquante et soixante, afin de donner un cachet plus authentique à son œuvre. Le succès de son huitième film doit également à son impressionnant casting (Kurt Russell, Tim Roth, Samuel L. Jackson), porté par la brillante performance de Jennifer Jason Leigh nommée aux Oscars.

6. « Kill Bill : Volume 1 & 2 » (2003-2004) :

Bien qu’ils soient sortis en salle à neuf mois d’intervalle, les deux volumes de « Kill Bill », malgré leur différence de ton considérable, sont indissociables l’un de l’autre. C’est dans cet état d’esprit que Tarantino a conçu sa trame avant d’en faire deux pièces d’un même puzzle en raison de la durée excessive de l’ensemble.

« Kill Bill » nous embarque dans la quête vengeresse menée par « La Mariée », à qui Uma Thurman prête ses traits, que plus rien ne peut arrêter jusqu’à ce qu’elle parvienne à tuer « Bill ».

Si la première partie de l’œuvre sonnait comme un divertissement viscéral, une ivresse d’action et d’excitation, le deuxième volet nous prend à contre-pied. Il y a moins de scènes spectaculaires mais l’aspect psychologique, les relations familiales et sentimentales sont approfondies. L’exutoire de la vengeance laisse place à la douleur et à la tragédie.

5. « Once Upon a Time… in Hollywood » (2019) :

Réalisé par Tarantino et interprété par Leonardo DiCaprioBrad PittMargot RobbieAl Pacino et bien d’autres ; « Once Upon a Time… in Hollywood » a de quoi donner des étoiles plein les yeux à tous les cinéphiles de la planète.

Le neuvième (enfin dixième si on compte séparément les deux « Kill Bill ») était un évènement à ne rater sous aucun prétexte. 

Avec « Once Upon a Time… in Hollywood », le cinéaste de « Django Unchained » dépeint tout un pan de l’histoire d’Hollywood et de l’Amérique, il nous offre une reconstitution aux petits oignons de cette période vintage qu’il a si souvent évoquée à travers sa filmographie.

Une Sorte d’hommage au cinéma de son enfance et à Sharon Tate, visage de l’innocence de ce monde décadent.

Le cinéaste signe son œuvre la plus mature et la plus déroutante portée par une reconstitution fabuleuse, une mise en scène virtuose et un casting excellent. Un film brillant aux thématiques riches, en plus d’être une proposition artistique folle et intelligente.

Une expérience de cinéma jubilatoire à vivre intensément !

4. « Inglourious Basterds » (2009) :

Peut-être un des projets les plus périlleux du réalisateur, « Inglourious Basterds » parvient à concilier réalité historique et univers « tarantinien ». Le cinéaste refait l’histoire à sa sauce en déformant le cours des événements de la Seconde Guerre Mondiale. Comme a pu le faire Chaplin avant lui, il ose ridiculiser, non sans style, le tirant Hitler mais ne se contente pas uniquement de ça.

Il s’agit de l’une des plus éclatantes réussites de Tarantino ou du moins de son film le plus complet. On se délecte à la fois des discussions ultra bien ficelée menée par le nazi Hans Landa, incarné magistralement par Christoph Waltz, que des scènes bien plus trash orchestrée par le lieutenant Aldo Raine (formidable Brad Pitt comme toujours) et son commando de soldats juifs américains menant des actions punitives particulièrement sanglantes contre les nazis.

Avec « Inglourious Basterds », Tarantino confirme, s’il le fallait encore qu’il n’est pas seulement un scénariste inventif mais aussi un monteur hors pair.

3. « Django Unchained » (2012) :

Inspiré du « Django » de Sergio Corbucci, référence dans le western spaghetti, mais également à la télévision dans les années soixante (« Bonanza », « Gunsmoke », etc.), « Django Unchained » mêle avec réussite western et mélodrame sudiste.

Pour ses premiers pas dans le genre de son idole Sergio Leone, Tarantino ne se contente pas de rendre un hommage appuyé à ses illustres ainés, il en fait un produit de son époque. Il y aborde le thème du racisme de front là où les westerns classiques ne faisaient que l’effleurer par le prisme des indiens, qu’il remplace ici par des esclaves de couleur. Tout est explicite là où les vieux westerns étaient plus fuyants et métaphoriques.

Même s’il s’attaque au genre cinématographique le plus ancré dans la culture américaine, le réalisateur reste fidèle à sa vision, il joue avec les codes, mêlant classicisme et modernité. Ce mélange est typique de Tarantino, comme l’humour noir de certaines scènes (la dispute des membres du Ku Klux Klan à propos de leurs cagoules), la violence teintée d’humour grotesque, une bonne dose de cynisme et de scènes gores.

« Django Unchained » doit aussi sa réussite à son brillant casting. Il retrouve Christoph Waltz, qui remporte un second Oscar sous la houlette du cinéaste et toujours plus à l’aise pour déclamer sa verve. Tarantino offre également à Leonardo DiCaprio son vrai premier rôle de « bad guy » dans lequel il impressionne, notamment avec une improvisation désormais devenue culte. Sans oublier un Jamie Foxx excellent et charismatique dans la peau de Django.

2. « Reservoir Dogs » (1992) :

Nous sommes en 1992, un polar au titre incompréhensible fait sensation sur la Croisette à Cannes. Avec ses gangsters impitoyables, ses dialogues savants, sa trame à cran d’arrêt, ses facéties sur la culture pop et son intense violence, « Reservoir Dogs », premier long métrage de Quentin Tarantino, vole littéralement la vedette à la palme d’or.

Co-produit par Harvey Keitel, tombé sous le charme du scénario, le film suit le parcours de six braqueurs aux pseudos colorés projetant le casse d’une bijouterie. Mais le hold-up tourne au fiasco suite à l’intervention de la police, menant les survivants, regroupés dans un hangar, à chercher parmi eux le flic infiltré.

Narrateur atypique, Tarantino se divertit à réajuster l’ordre attendu grâce à un scénario complètement déstructuré. Par des flashbacks savamment orchestrés, il se joue du spectateur qui finit désabusé, ayant tantôt un coup d’avance par rapport aux personnages (il connaît l’identité de la taupe), étant tantôt pris au dépourvu.

Ses antihéros sont une bande de criminels qui tuent des policiers sans sourciller, mais se préoccupent des gens de leur entourage de façon chevaleresque et passent leur temps à débattre de l’éthique des pourboires ou du sens de la chanson « Like a Virgin » de Madonna. Ce sont certes des personnages de genre mais ils sont ancrés dans la réalité, il y a donc en eux un cœur, une impulsion humaine.

Dans ce premier coup de maître signé Tarantino, on trouve dans la brochette de personnages haut en couleur qu’il nous présente, des acteurs de grand talent (Keitel, Steve Buscemi, Tim Roth, etc.) un premier condensé de son univers.

1.« Pulp Fiction » (1994)

Après s’être révélé aux yeux du monde deux ans auparavant, le nouveau « wonder boy » d’Hollywood renverse tout sur son passage lors de la 47ème édition du Festival de Cannes en raflant la très convoitée Palme d’or avec l’œuvre la plus culte de sa filmographie.

« Pulp Fiction », c’est la quintessence même du cinéma de Tarantino dans tout ce qu’il représente, quand on pense au réalisateur c’est généralement le premier film qui nous vient à l’esprit. Du braquage du diner en ouverture avec « Misirlou » en fond sonore aux conversations futiles du duo charismatique formé par Vincent et Jules (John Travolta et Samuel L. Jackson), en passant par la fameuse chorégraphie endiablée menée par ce même Vincent et Mia (Uma Thurman) sur « You Never Can Tell » de Chuck Berry, tout a une saveur mythique dans ce film.

Plusieurs récits s’entrecroisent avant de s’imbriquer les uns dans les autres dans cette fable postmoderne. « Pulp Fiction » fonctionne à travers une série continuelle de couples (Travolta et Jackson, Travolta et Thurman, Bruce Willis et Maria de Medeiros).

S’il partage indéniablement certaines icônes « tarantiniennes » avec le film précédent, « Pulp Fiction » est une œuvre beaucoup plus nuancée et raffinée. Au lieu du crescendo de confrontations et d’affrontements de « Reservoir Dogs », il résout de manière inattendue ses enchevêtrements narratifs complexes avec une série d’accords négociés entre les protagonistes. Le film est truffé de personnages qui se donnent congé amicalement, de références dépouillées à un passé commun, de générosité et de pardon. Toutes les histoires offrent des portes de sortie, sans vainqueur ni vaincu.

Plus que dans son premier film, le metteur en scène oriente son travail vers un humour sardonique et paradoxal. Le ton aussi est différent : plus réfléchi, plus immédiat et compact.  Du film ressort la dualité de la nature de Tarantino, d’une part sa cinéphilie sensible et intelligente et d’autre part une foi palpable dans le cinéma qui lui évite de tomber dans la copie formelle des exercices de styles sans cesse ressassé.

Des acteurs au sommet, des dialogues croustillants, des références pop en veux-tu en voilà, du sang et une bande son très rock’n’roll, « Pulp Fiction » rassemble tout ce qu’on aime voir dans un film signé Quentin Tarantino.

Un pur chef-d’œuvre !

Par son imaginaire et sa conception de la chose filmique, Tarantino représente une certaine idée du cinéma. Ses films sont de très habiles fictions mais ils sont aussi à un second degré des critiques cinématographiques. Pour lui, il n’existe pas de différence notoire entre le film de genre et le film d’auteur et c’est l’une de ses grandes forces, chaque film est en quelques sorte un film de genre.

En somme, Tarantino est un cinéaste capable de toucher à la fois un public populaire et un public cultivé, de réconcilier art et consommation, et donc, à l’image de ce qui est arrivé aux artistes pop américains de rencontrer immédiatement un franc succès et de susciter un fort impact. Tarantino est devenu lui-même une figure emblématique de la culture de masse contemporaine, une icône de l’industrie du divertissement, un personnage unique en son genre.

Damien Monami – Le 29 mars 2019

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