L’île Noire selon Scorsese

Shutter Island

Martin Scorsese est un réalisateur qu’on ne présente plus, il ne cesse de nourrir une filmographie riche et protéiforme. Il aura inspiré toute une génération de réalisateurs, pourtant difficile de surpasser le maître italo-américain en matière de mise en scène. Après l’époque la plus faste de sa carrière avec Robert De Niro, il s’est trouvé une nouvelle muse, Leonardo DiCaprio. Ensemble, ils ont  trois films (« Gangs of New York », « Aviator » et « Les Infiltrés »). En 2010, il collabore pour la quatrième fois sur « Shutter Island » tiré du roman éponyme de Dennis Lehane, auteur qui avait déjà accouché d’un chef d’œuvre avec « Mystic River ».

Normalement programmé en novembre, le film sera malheureusement postposé en février empêchant ainsi Leo et Martin de concourir pour les Oscars. Et quel dommage, car si DiCaprio a finalement obtenu son Oscar tant désiré pour « The Revenant », il l’aurait amplement mérité pour « Shutter Island ».

Un film virtuose et une véritable claque soutenue par la prestation époustouflante de DiCaprio. Mais pourquoi ce long métrage est-il si fascinant ?

Synopsis :

En 1954, le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule sont envoyés enquêter sur l’île de Shutter Island, dans un hôpital psychiatrique où sont internés de dangereux criminels. L’une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. Comment la meurtrière a-t-elle pu sortir d’une cellule fermée de l’extérieur ? Le seul indice retrouvé dans la pièce est une feuille de papier sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente. Oeuvre cohérente d’une malade, ou cryptogramme ?

Après quelques années compliquées au début de l’an 2000, le cinéma de Martin Scorsese renaît de ses cendres grâce au talent de son nouvel acteur fétiche : Leonardo DiCaprio.

Plus le duo tourne ensemble, plus les longs métrages gagnent en qualités.

Depuis les solides « Aviator » et « Les Infiltrés », le cinéaste du futur « Loup de Wall Street » signait avec « Shutter Island » un film passionnant, complexe et riche de différents niveaux de lecture.

Dès les premières minutes, un charme vénéneux opère, une beauté qui se rapproche de l’excellent « Les Nerfs A Vif » avec sa montée en puissance, son suspense qui monte crescendo et nous cloue au fauteuil jusqu’à la toute dernière seconde.

« Shutter Island » nous plonge immédiatement dans une ambiance anxiogène, paranoïaque et même éreintante grâce à une mise en scène sublime qui accroche directement la rétine. Martin Scorsese prend le spectateur par la main pour le guider dans ce récit où ses certitudes seront mises à rudes épreuves. À l’aide d’une séquence d’ouverture sublime, le cinéaste plonge directement son audience dans le vif du sujet, pour mieux lui rendre sa liberté de jugement ensuite, et ce jusqu’à son épilogue monstrueux de maitrise.

Grâce à un montage chirurgical, un jeu d’ombres et de lumières saisissants soutenus par une ambiance sonore qui colle parfaitement avec la montée en puissance du stress ; « Shutter Island » va jouer pendant plus de deux heures avec les nerfs et les émotions de son spectateur.

Scorsese signe un véritable thriller à l’ancienne que n’aurait pas renié Alfred Hitchcock, mené et embelli par un décor étouffant et inquiétant. L’île de Shutter présente tous les aspects d’un lieu sinistre, jusque dans son nom (« shutter » voulant dire « éteignoir » : Ce qui arrête l’élan de l’esprit, de la gaieté). Un paysage composé de falaises abruptes, difficile d’accès sur lesquelles a été édifié un centre menaçant. L’île de Shutter et un peu « L’île Noire » d’Hergé ou « Le continent noir » de Freud.

Dès que les deux officiers Marshals approchent de leur destination, on sait déjà que cette île sera un terrain de mystères, de fiction, de pièges et de menaces, comme un rassemblement mental de toutes les îles, de tous les lieux autarciques et inconnus de notre imaginaire.

Martin Scorsese y convoque toutes les fictions labyrinthiques et carcérales, tous les lieux-mondes où se brouillent les frontières entre loi et sauvagerie, flics et coupables, normalité et folie, réalité physique et espace mental.

De par son scénario aux allures anodines, une patiente a disparu de sa cellule réputée inviolable et reste introuvable ; « Shutter Island » va emmener son public dans un dédale à travers la psyché humaine et dont les ramifications psychologiques ne seront visibles que bien plus tard. Le film devient rapidement plus qu’un simple prétexte pour montrer la mise à nu d’un homme que la venue sur cette île va porter à son paroxysme.

Et c’est bien là que se situe toute la première force du long métrage de Scorsese. Dans cette propension à montrer la lente érosion des certitudes, l’indicible perte des repères, la douloureuse quête de vérité d’un homme brisé.

Cet être, c’est le Marshal Teddy Daniels, vétéran de la Seconde guerre mondiale en proie à de violentes hallucinations post traumatiques depuis son arrivée dans ce lieu et dont nous tairons le reste de son histoire (ne gâchons pas votre plaisir).

Un personnage porté par un immense Leonardo DiCaprio, qui semble avoir définitivement remplacé Robert De Niro dans la filmographie du cinéaste. Physique, intense, subtil, jouant avec virtuosité de toutes les parties de son corps et du moindre centimètre carré de son visage, le comédien s’affirmait ici comme un monstre d’interprétation et n’a plus grand-chose à voir avec l’adolescent pré-pubère de « Titanic ».

Le second coup de maître de Scorsese tient dans cette propension de fausse évidence qui s’efface une fois le visionnage terminé comme si réveillé d’un songe, nous prenions conscience du contenu du message pour en apercevoir le sens caché. Nous découvrons les intentions dissimulées du cinéaste et qu’il aime toujours autant s’amuser de son public.

« Shutter Island » est une merveille de thriller, un grand film parfaitement mis en scène et admirablement interprété par un Leonardo DiCaprio qui aurait largement mérité un Oscar. Avec ce long métrage, le cinéaste impose une ambiance crépusculaire et nous bouscule au gré d’un scénario ténébreux qui réserve moult surprises.

Scorsese joue habilement avec les vrais visages de la démence, ébranlant toutes nos croyances, rappelant à nos mémoires les plaies les plus éprouvantes que l’humanité ne peut guérir. Une œuvre à voir et à revoir pour en déceler toutes les subtilités et ramifications.

Note : 9/10

Julien Legrand – Le 30 juin 2019

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