Good Cop,Bad Cop

Bad Lieutenant

Lorsqu’il entreprend de réaliser « Bad Lieutenant » au début des années nonante, celui que l’on présente souvent comme l’enfant terrible de la scène indépendante new-yorkaise a déjà une dizaine de films derrière lui. Si le slasher « Driller Killer » sorti en 1979 semble poser le premier jalon de son parcours cinématographique (il a 26 ans lors du tournage), le cinéaste, particulièrement taiseux sur ses débuts, a en réalité fait ses premières armes sur plusieurs courts-métrages estudiantins et est crédité, sous le pseudonyme de Jimmy Boy L., en tant que réalisateur du film pornographique hardcore « Nine Lives of a Wet Pussy » en 1976.

Échelonnés sur les années 80, ses films suivants apporteront au cinéaste de plus en plus de crédit (« L’ange de la vengeance », « New York deux heures du matin », « China Girl », « Cat Chaser »), alors qu’il officie également à la télévision sous la houlette de Michael Mann en réalisant un épisode de « Crime Story » et deux de « Miami Vice ».

Synopsis :

Un flic pourri et drogué accumule les dettes. Lorsqu’une nonne est violée par deux hommes dans une église, celle-ci place une récompense sur la tête des deux criminels. Le Lieutenant voulant payer les dettes qui mettent en danger sa propre vie, décide de rechercher les criminels, tel un chasseur de primes. Sa descente au enfer ne verra plus de fin…

En 1990, « King of New York » est son premier succès critique majeur et marque la première de ses quatre collaborations avec Christopher Walken. Laurence « Larry » Fishburne, Wesley Snipes, David Caruso et Giancarlo Esposito complètent la distribution de ce film remarquable.

Deux années plus tard, après avoir envisagé de confier le rôle principal de son nouveau projet à Walken, Ferrara offre finalement à Harvey Keitel l’opportunité de livrer l’une de ses interprétations les plus captivantes à l’occasion de leur première collaboration (il sera l’année suivante à l’affiche de « Dangerous Game » aux côtés de Madonna). Le comédien a pourtant déjà derrière lui une solide carrière où il a côtoyé les plus grands, notamment Scorsese, Altman, Ridley Scott, Nicholas Roeg ou encore Barry Levinson. En 1992, Keitel est non seulement à l’affiche de « Bad Lieutenant », mais également d’un autre film majeur, puisqu’il incarne Mister White dans « Reservoir Dogs » de Quentin Tarantino

Pour « Bad Lieutenant », Ferrara plonge son inspiration dans un fait divers de 1981 au cours duquel une nonne avait été violée et torturée dans East Harlem. Il rédige un scénario avec la comédienne Zoë Lund, celle qui fut révélée par le cinéaste dans le rôle de Thana, la jeune femme muette violée deux fois en un jour et qui devient une redoutable tueuse dans « L’ange de la vengeance ».

Dans « Bad Lieutenant », Harvey Keitel campe un lieutenant de police en pleine dérive. Marié et père de quatre enfants, corrompu et drogué, endetté à la suite de paris sportifs malheureux, il part en quête de rédemption en tentant de débusquer les agresseurs d’une religieuse, violée dans une église et refusant de dénoncer ses assaillants. Au cours de ce qui s’apparente pour lui à une véritable croisade, il entame une terrifiante descente aux enfers en essayant de se racheter de ses propres péchés et de ses terribles déviances…

Tourné en seulement dix-huit jours et en décor naturel à Manhattan, dans le Bronx et à Jersey City, le film est l’occasion pour Ferrara de livrer ce qui demeure probablement à ce jour son meilleur film. 

L’hyper-réalisme qui se dégage de la mise en scène, grâce notamment au travail exceptionnel de son fidèle directeur de la photo Ken Kelsch, conférant au film un côté quasi documentaire, engendra directement de folles rumeurs. La composition hallucinante livrée par Harvey Keitel fit notamment dire à certains que le comédien n’avait pas hésité à consommer réellement alcool et drogue durant le tournage, ce que Ferrara niera toujours, précisant à l’occasion d’une interview donnée vingt ans plus tard que seul lui et Zoé Lund consommaient de la drogue à l’époque.

Il est vrai que le comédien livre une prestation habitée, à la fois incandescente et saisissante de noirceur et de désespoir. Il parvient à entraîner le spectateur avec lui dans sa vaine quête de rédemption, alors qu’il nourrit à chaque instant sa propre décadence, devenant une épave humaine, intoxiquée par ses dépendances et asphyxiée par l’étau qui ne cesse de se resserrer autour de lui. Le comédien remporta deux prix d’interprétation pour son incroyable incarnation du flic déviant, à l’occasion du festival Fantasporto et aux Independent Spirit Awards 1993.

Ferrara ne retrouvera que très rarement par la suite la grâce qu’il a pu toucher avec « Bad Lieutenant », les crépusculaires « The Addiction » et « Nos funérailles » restant sans doute les deux dernières perles au cœur d’une filmographie hantée par pas mal d’errances et d’approximations.

Quant au « Bad Lieutenant », il apparut encore à l’écran en 2009, dans ce qui ne s’apparente ni à une préquelle, ni à un remake, ni à une suite, dans le film « The Bad Lieutenant : Port of Call New Orleans », réalisé par Werner Werzog sous la houlette du producteur de l’original, Edward R. Pressman, avec Nicolas Cage dans le rôle-titre, aux côtés d’Eva Mendes, Val Kilmer, Michael Shannon et Brad Dourif.

« Bad Lieutenant » est sans aucun doute un véritable film culte des années nonante. 

Pour s’en convaincre si cela était encore utile, laissons le mot de la fin à Martin Scorsese qui, en 1996, à l’occasion du 500ème numéro des Cahiers du Cinéma, souligna son profond attachement au film de Ferrara : « Bad Lieutenant d’Abel Ferrara est un film-clé. J’aurais voulu que La dernière tentation du Christ ressemble à ce film… Mais je n’ai pas réussi à obtenir certaines choses, sans doute parce que je traitais directement de l’image du Christ. Son rôle dans Bad Lieutenant représente pour Harvey Keitel ce qu’il a cherché toute sa vie. (…) La fin est magnifique, avec les garçons qui s’enfuient et le coup de feu dans la voiture. L’utilisation de la musique aussi, avec Pledging My Love de Johnny Ace, que j’avais utilisé dans Mean Streets. C’est un film exceptionnel, extraordinaire, même s’il n’est pas du goût de tout le monde. (…) C’est pour moi un des plus grands films qu’on ait jamais fait sur la rédemption… Jusqu’où on est prêt à descendre pour la trouver… »

Note : 8,5/10

Vincent Legros– Le  24 novembre 2019

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