Spike Lee dans de beaux draps

BlacKkKlansman

Figure forte du cinéma afro-américain, Spike Lee est un réalisateur toujours aussi surprenant. Capable du meilleur : « Malcom X », « La 25e heure », « Do the Right Thing », « Inside Man », … comme du pire : « Miracle à Santa Anna », « Da Sweet Blood of Jesus » et dernièrement « Old Boy », le metteur en scène new-yorkais était en perdition depuis quelques années et effectue un retour fracassant au dernier festival de Cannes remportant le « Grand Prix du Jury » avec « BlacKkKlansman », son vingt-troisième long métrage.

 Tels un phénix qui renaît de ses cendre, Spike Lee retrouve le devant de la scène mais ce succès est-il mérité ? ScreenTune vous propose l’avis croisé de Julien et Damien. 

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L’avis de Julien :

Avec « BlacKkKlansman », le cinéaste revient aux thématiques qui l’animent à ses débuts. Des personnages hauts en couleur et « bigger than life », avec son discours politique sur l’Amérique qui l’habite depuis toujours. Le réalisateur ne prend pas de gants et n’hésite pas à dénoncer le racisme anti-noirs qui gangrène une société américaine qu’il ne comprend plus, à l’image des événements tragiques de Charlottesville de l’été 2017 (un affrontement meurtrier sur fond de manifestation d’extrême-droite non condamnée par le Président Trump).

Derrière ce nouveau long métrage, il y a une histoire vraie si incroyable qu’elle pourrait ressembler à un sketch. Celle de Ron Stallworth, premier inspecteur noir de Colorado Springs, qui a infiltré la branche locale du Ku Klux Klan en créant un lien grâce à des lettres et conversations téléphoniques avec l’aide d’un collègue blanc qui prenait son identité lors des réunions. Stallworth entrera même en contact avec le tristement célèbre David Duke, figure des suprémacistes blancs aux Etats-Unis.

« BlacKkKlansman » est une comédie aussi drôle que tragique, pensée comme un « Buddy movie » qui déborde de cool, mais qui apparaît aussi comme une satire voire un pamphlet contre le racisme. Un retour très ambitieux pour Spike Lee qui offre un plaisant mélange d’humour, de leçon d’histoire, d’enquête et de politique qui fonctionne plutôt bien pendant une bonne heure.

Mais au contraire du très réussi « Detroit » de Kathryn Bigelow, Spike Lee veut trop en dire.

À mesure que le film avance et étale son histoire, le cinéaste va malheureusement tomber dans certains travers.

D’abord, le fond va primer sur la forme. Spike Lee ne semble pas en pleine possession de son récit. L’enquête policière, base essentielle du projet, semble plus encombrante qu’autre chose pour le réalisateur.

En plus des dialogues parfois simplistes, des ressorts scénaristiques qui se défont comme par magie, Spike Lee n’a l’air intéressé par son récit que dans le seul but de tirer à boulet rouge sur l’administration Trump. Le cinéaste force le trait et réduit ses personnages à des clichés incapables de dépasser le statut fonctionnel qu’ils occupent dans l’histoire.

On aurait aimé être plus impliqué, apprécier vraiment à sa juste valeur ce duo de policier insolite interprété par John David Washington et Adam Driver, qui sur le papier, aurait pu être encore plus agréable à découvrir.

Pourtant il reste quelques bons moments piquants ou même émouvants, comme un discours mémorable d’intensité déclamé par l’immense Harry Belafonte et de solides comédiens (le surprenant John David Washington, fils de Denzel Washington et Adam Driver toujours aussi brillant lorsqu’il ne joue pas dans les très mauvais « Star Wars »). Spike Lee offre par instant un puissant cinéma qui prend possession de l’écran.

Le problème de « BlacKkKlansman », est sa capacité à souffler le chaud et le froid, à s’étirer entre les extrêmes. Le parti pris fonctionne plutôt bien lorsque Spike Lee esquisse subtilement le trait lorsqu’il marche dans la comédie pure pour une scène, avant de montrer la réalité brute juste après. Le cinéaste navigue dans un entre-deux, il n’arrive pas à choisir dans quelle voie s’engager. Un défaut qui a considérablement abîmé son cinéma ces dernières années.

La force d’un propos qui aurait peut-être mérité plus de recul et d’intelligence, plus d’implication et moins d’intensité. Spike Lee ne parvient pas à canaliser ses intentions même si son cri de colère prend pleinement son ampleur dans un climax terrifiant. En trente ans de films de carrière du cinéaste, l’Amérique a changé.

Pour le meilleur ou pour le pire ? La réponse de Spike Lee n’est pas vraiment rassurante, ni étonnante. Si Spike Lee est toujours un militant en colère mais qu’il tente cependant de paraître plus relax qu’auparavant derrière la caméra, l’Amérique elle, n’a jamais paru aussi malade…

Avec « BlacKkKlansman », Spike Lee paraît sur la bonne voie pour retrouver une raison artistique perdue qui se redessine doucement. Il signe un « buddy movie » comique à forte tendance polar d’infiltration et retrouve un peu de son lustre d’antan. Dommage que sur la durée, son long métrage perde de sa puissance avec un récit et des personnages pas assez maitrisés.

Note : 6,5/10

Julien Legrand – Le 10 octobre 2018

L’avis de Damien :

Malgré le sujet brûlant du film qui pourrait lui donner une trame assez dramatique, Spike Lee a choisi de le traiter d’une manière plutôt légère, son long métrage peut être perçu comme une satire sur le Ku Klux Klan et le racisme ordinaire encore fortement ancré dans la société américaine. Le ton choisi n’est pas sans rappeler les productions des frères Coen par sa dimension comique sur un sujet plutôt sérieux, certains y verront aussi du Tarantino pour l’insolence dont les personnages font parfois preuve.

Ce ton choisi donne lieu à certaines scènes cocasses, notamment celles portant sur l’accent, dont le langage y est traité de façons très pertinentes. Les différences d’accent entre les protagonistes afro-américains et les sudistes donnent lieu aux moments les plus mémorables du long métrage et nous offrent par la même occasion, une réflexion bien sentie sur les différentes cultures qui composent le pays (conseil : à savourer en VO).

Le film est bien rythmé grâce à une alternance maîtrisée entre les passages comiques et ceux plus dramatique, il nous tient en haleine alors qu’il ne se passe pas forcément grand-chose dans l’enquête et on se demande où elle peut bien mener. Le duo d’acteur formé par John David Washington et Adam Driver est cohérent et va dans le même sens car la transition entre les appels téléphoniques et les réunions du KKK amène aussi du rythme.

Ce nouveau Spike Lee est pavé de bonnes intentions, en plus du postulat de départ du film qui est l’infiltration d’un flic noir dans une branche locale du Ku Klux Klan, le réalisateur a eu l’intelligence d’amener d’autres éléments intéressants comme l’opposition de style entre le KKK et les partisans des Black Panthers qui sont les deux extrêmes de la question raciale aux Etats-Unis. Cette opposition donne lieu à une des séquences les mieux mise en scène pendant les réunions respectives des deux camps où les discours des uns et des autres s’affichent de façons divergentes.

Le personnage joué par Adam Driver permet à Spike Lee de ne pas uniquement se concentrer sur le racisme anti-noir et rappelle que l’antisémitisme est lui aussi bien présent aux USA, son statut de juif est assez ambigu étant donné qu’il n’est pas pratiquant mais le fait de se retrouver parmi des gens antisémites le pousse à s’interroger sur son identité juive et à s’affirmer comme tel. Ces notions montrent à quel point le discours du KKK est absurde puisqu’il rejette l’identité même de leur pays qui s’est nourri de ces cultures noires, juives, latinos, etc.

Si « BlacKkKlansman » à quelques bonnes idées, celles-ci sont trop souvent tuées dans l’œuf et peuvent en devenir ses défauts. Les différents personnages souffrent d’un manque de profondeur ou ne connaissent pas de réelle évolution tout au long du scénario tandis que d’autres (surtout parmi les suprémacistes blancs) frôlent la caricature.

Les références au film de D.W. Griffith, « Naissance d’une Nation » sont intéressantes de prime abord vu qu’il représente en quelque sorte les discours du KKK et leur absurdité.

La conclusion du long métrage laisse dubitatif, alors que l’ensemble de l’œuvre de Lee semblait assez modéré dans son propos, la diffusion des images des évènements de Charlottesville de manière très brut font de « BlacKkKlansman » un simple prétexte pour pouvoir montrer son désaccord avec la politique de Donald Trump. On a l’impression que Spike Lee voulait avant tout faire passer son message vis-à-vis du président et que son film n’en est plus que le canal de diffusion.

Malgré de très bonne intention, le nouveau long-métrage de Spike Lee ne restera pas dans les annales du cinéma. La faute à l’envie trop présente du réalisateur de faire passer des messages à l’encontre de l’Amérique de Trump de manière un peu trop répétitive. Si le casting est de bonne facture dans son ensemble et que le propos est intéressant, la conclusion sonne creuse et n’apporte rien de plus qu’on ne sait déjà, les personnages ne connaissent pas vraiment d’évolution entre le début et la fin du récit.

Note : 6,5/10

Damien Monami – Le 10 octobre 2018

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