L’histoire de la lose

Sunderland ’til I die

Grand club d’Angleterre récemment descendu en deuxième division suite à une saison 2016 – 2017 catastrophique en Premier League sous l’égide de David Moyes, l’AFC Sunderland a droit à son docu-série sur Netflix débarqué en catimini mi-décembre sur la plateforme. 

Un documentaire filmé comme une fiction dans laquelle on nous présente tous les protagonistes de ce club anglais qui compose chaque rouage d’une horloge qui va très vite se dérégler et sombrer dans les bas-fonds du classement de Championship lors de la saison 2017 – 2018.

Une épopée tragique et séduisante dans un club vraiment pas comme les autres avec un récit absolument passionnant. En tant que fans de foot, vous savez que rien ne se déroule jamais comme prévu lors d’une saison de football et que quoi qu’il advienne, vous aurez droit à tous les ingrédients constituant une bonne série : à savoir des gentils, des méchants, un décor et des rebondissements. Verdict !

Synopsis :

Un docu-série qui suit le club de foot anglais Sunderland, relégué pendant la saison 2017-2018 à la deuxième division du championnat national.

 

Sunderland, ville située dans le nord-est de l’Angleterre où les chantiers navals ont fermé depuis la fin des années 1980, suivis très vite par les dernières mines de charbon de la région, laissant une population dans la pauvreté et le désespoir.

Depuis, cet ex-bassin de l’industrie britannique s’est enfoncé dans le marasme économique, ce que l’on retrouve subliment à travers le fabuleux générique d’introduction.

Mais avant de parler du club fanion de la ville, il faut d’abord s’attarder sur ses habitants, portraits souvent atypiques de l’anglais cassés par la vie, parlant avec un accent à couper au couteau et qui n’a pas grand-chose d’autre que leur équipe pour s’extraire d’un quotidien qui ne rigole pas. « It’s a hard life » (« les temps sont durs ») disent-ils souvent dans le documentaire.

Un décor grisâtre, qui pourrait ressembler à celui du prochain film de Ken Loach, vibre en rouge et blanc dans « Sunderland ’til I die » (« Sunderland jusqu’à la mort »).

L’atmosphère est crépusculaire et il ne faut pas trois minutes pour le comprendre, le ballon rond n’est pas une simple distraction, pas même un sport, c’est une religion, une raison de vivre.

Toute la ville palpite au rythme des matchs des Black Cats, le surnom des joueurs qui sera au final lourd de sens. Quand l’équipe gagne, les supporters sont en liesse au moins le temps d’un week-end. Quand ils perdent, bonjour la déprime. Et les Black Cats vont malheureusement perdre. Beaucoup…

Le moral des joueurs, du staff et des fans va en pâtir et rien, même pas l’optimisme de l’ensemble, ne pourra empêcher le navire de sombrer. Les deux producteurs Leo Pearlman et Ben Turner, fans de l’équipe, pensaient filmer de l’intérieur la vie d’un club fraîchement relégué en Championship, qui espérait bien retrouver les pelouses de Premier League au plus vite. La success story va cependant se transformer en drame puisque lors de cette saison 2017-2018, Sunderland ne gagnera que 7 rencontres de championnat, même pas une par épisode et finira bon dernier avec un aller-simple pour la League One (D3 anglaise).

Toutes les bourdes des dirigeants, des joueurs ou les débordements des supporters sont racontés, et c’est ce qui fait toute la saveur du documentaire de Netflix.

On y voit le club de football à la fois dans sa dimension managériale, cette entreprise à la production volatile, mais aussi comme le cœur de la cité, le stade comme réacteur régissant les humeurs de la communauté.

Nul besoin d’être mordu de foot pour se laisser emporter par cette épopée dramatique où la réalisation léchée (les plans aériens sur le magnifique Stadium of Light et ses 50 000 places) et la rythmique calibrée nous invitent à nous plonger dans les coulisses de ce naufrage.

Tout ce qu’on ne voit jamais dans le monde opaque du football y est montré sans fard : des mercatos minables qui n’aboutissent qu’au recrutement de seconds couteaux parce que le propriétaire du club ne veut plus lâcher la moindre livre ; des négociations pitoyables pour se débarrasser d’un joueur démotivé et payé trop cher ; l’éviction express d’un premier entraîneur… Autant d’aveux de faiblesse qui stupéfient à l’heure du contrôle maniaque de la communication sportive.

Durant près de 5h30, le téléspectateur assiste, fasciné, à une inexorable descente aux enfers dans laquelle les héros se nomment John O’Shea, Lee Cattermole, George Honeyman, Darren Gibson ou Jason Steele. Pour que le drame fonctionne, il lui faut également quelques méchants, ces mauvais rôles sont dévolus à Lewis Grabban, le meilleur buteur du club prêté par Bournemouth et Jack Rodwell ; l’ancien international anglais transféré de Manchester City et principale valeur marchande du club qui ne joue jamais pour partir libre au terme de son contrat.

De défaites en coups durs, l’odyssée malheureuse de Sunderland fait émerger d’autres personnages fascinants comme Martin Bain, le manager du club, qui le dirige du mieux qu’il peut, sans une livre. Déconfit mais fidèle au poste. Entre le début et la fin de la saison, il semble avoir vieilli de dix ans.

Chris Coleman également, le nouvel entraîneur qui vient remplacer le pauvre Simon Grayson débarqué après plusieurs matchs, c’est l’homme providentiel accueilli comme le messie et ses méthodes de coaching qui ont fait merveilles avec le Pays de Galles (souvenir douloureux pour la Belgique) …

Pourtant personne ne peut sauver Sunderland mais tout le monde a son avis sur le naufrage : le commentateur de la BBC, le chauffeur de taxi, le boucher, la cuisinière de l’équipe, les vigiles, les petites mains de l’entreprise qui soutiennent « les gamins » mais finissent par craindre pour leur emploi.

Là réside l’une des réussites de la série : donner corps, sans jamais le tourner en ridicule, à ce lien à la fois tangible et irrationnel qui unit le club de Sunderland et sa communauté.

Un documentaire gorgé d’émotion et on en vient presque à regretter que les épisodes ne soient pas deux fois plus longs tant on voudrait s’immerger dans la dramaturgie en temps réel des matches ou tout connaître des performances de cette équipe de « losers ». Difficile de ne pas devenir supporter des Black Cats après ces cinq heures en leur compagnie et de se lancer dans une carrière dans FIFA pour les faire remonter au classement.

« Sunderland’Til I die » fait toucher du doigt cette folie d’ordinaire inaccessible aux yeux de ceux qui n’ont jamais compris qu’on s’emballe pour vingt-deux gars se disputant un ballon. L’exploit n’est pas mince et vivement les prochains épisodes annoncés sur la saison 2018-2019.

Note : 8/10

Julien Legrand – Le 10 avril 2019

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