Le prédestiné

Jake Gyllenhaal 

Dans la famille Gyllenhaal, on appelle le fils, Jake… qui depuis maintenant un peu plus de deux décennies et son premier rôle comme tête d’affiche dans « Ciel d’octobre » s’est imposé comme une valeur sûre du cinéma mondial. Un acteur aux multiples facettes aussi à son aise dans la comédie que dans le drame, aussi performant dans un thriller psychologique que dans un blockbuster d’action.

Révélation critique en adolescent introverti dans « Donnie Darko », confirmation en cow-boy homosexuel dans « Le Secret de Brokeback Mountain » et enfin consécration en photographe obsessionnel dans « Night Call »…  porté par ses choix de rôles audacieux, Jake Gyllenhaal s’inscrit dans son époque en questionnant sur les différents aspects de la nature humaine.

Il peut se targuer d’avoir travaillé pour des réalisateurs aussi renommés que Sam Mendes, David FincherDenis Villeneuve ou encore Jacques Audiard. Avec son assurance stoïque et son élégante sensibilité, il s’est imposé comme l’un des meilleurs acteurs de sa génération et s’est installé durablement dans le paysage hollywoodien. 

Retour sur le parcours d’un acteur de grand talent.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
© Photo by Mark Mann
  • Une affaire de famille :

Tel le gaulois Obélix, tombé dans la marmite de potion quand il était petit, le jeune Jake a été biberonné au septième art dès le berceau. Né le 19 décembre 1980 à Los Angeles, Jacob Benjamin Gyllenhaal de son vrai nom est issu d’une famille férue de cinéma, son père Stephen est réalisateur et sa mère Naomi Foner est scénariste ; elle fut notamment nommée aux Oscars en 1989 pour le scénario du film « À bout de course » de Sidney Lumet ; il a également pour parrain Paul Newman tandis que sa marraine est Jamie Lee Curtis, excusez du peu !

Depuis ses premiers balbutiements, Jake savait qu’il suivrait le même chemin que ses parents et pas seulement parce qu’ils étaient dans le métier : « Je ne sais pas si je suis tombé amoureux un beau jour du cinéma, mais je suis tombé amoureux du fait d’observer des comportements, d’essayer de les imiter et tout ce qui découle de cela : ce sens de l’urgence que suppose une performance. », cet amour du cinéma, il le partage avec sa sœur Maggie, de trois ans son aînée.

Il fait ses débuts devant la caméra dès l’âge de 11 ans avec un petit rôle de figuration dans la comédie « La Vie, l’Amour, les Vaches » de Ron Underwood en interprétant le fils de Billy Crystal. Par la suite, il apparait dans les films de son père, d’abord avec sa sœur dans « Une femme dangereuse » en 1993, puis cinq ans plus tard dans « L’Héritage de Malcolm ». 

Parallèlement, il obtient son diplôme de fin de secondaire à la Harvard-Westlake School, puis intègre l’Université de Columbia où il étudie l’histoire de l’art pendant deux ans avant de se consacrer à sa carrière d’acteur. 

Ce choix d’arrêter ses études survient à la suite du tournage de « Ciel d’octobre » où il tient le rôle principal : celui d’Homer Hickam, jeune prodige scientifique qui se lance dans la construction d’une fusée avec ses camarades. Le long-métrage de Joe Johnston connaît un succès certes relatif mais son interprétation saluée fait office de déclic pour Jake qui décide de poursuivre dans cette voie et d’entamer une carrière d’acteur.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Ciel d’octobre  - Photo by Archive Photos/Getty Images - © 1999 Universal Pictures
  • L’heure de la révélation :

Au début du nouveau millénaire, Jake Gyllenhaal est encore méconnu du grand public, c’est alors qu’il décroche le rôle qui va changer sa vie : « Donnie Darko », fable fantastique sur l’amitié entre un adolescent perturbé et un lapin géant, qui lui annonce la fin du monde. Film singulier, intense dans lequel il interprète habilement les délires paranoïaques schizophréniques d’un adolescent mentalement perturbé. 

Accompagné de sa sœur avec qui il partage l’affiche, Jake donne toute sa crédibilité à ce teen-movie étonnant signé Richard Kelly. Une performance largement saluée par la critique qui marque véritablement le début de sa carrière et lui ouvre les portes d’Hollywood. 

Cependant le jeune acteur doute, il n’est pas encore persuadé de réussir à long-terme : « Si vous me demandez à quel moment j’ai compris que je serais un acteur toute mon existence, eh bien je n’ai toujours pas compris. Tout est fugace, on ne sait jamais vraiment s’il y aura une suite. Ce dont j’ai réussi à me défaire récemment, c’est de la peur qu’il n’y ait pas une autre fois. Plus tôt dans ma carrière, j’étais inquiet, je me posais des questions. »

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Donnie Darko © 2001 Newmarket Films

Malgré son récent succès, il ne croule pas sous les propositions pour autant. Pendant trois ans, il ronge son frein, enchaînant comédies romantiques et drames sans saveur tout en devant se contenter de jouer les faire-valoir. On retiendra ses apparitions dans « The Good Girl » aux côtés de Jennifer Aniston ou encore « Highway » avec Jared Leto.

Il lui faut attendre 2004 pour enfin retrouver le devant de la scène : il partage avec Dennis Quaid l’affiche du blockbuster « Le jour d’après » de Roland Emmerich et son scénario catastrophe basé sur le changement climatique. Le succès à l’échelle mondiale du film lui offre la reconnaissance du grand public et lui permet de s’imposer comme l’un des jeunes acteurs les plus demandés du circuit, le voilà enfin lancé sur la voie du succès…

Le jour d'après © 2004 Twentieth Century Fox.
  • Ça se bouscule au portillon :

Dès cet instant, les propositions commencent à affluer et des réalisateurs reconnus vont peu à peu s’intéresser à lui dont un tiercé gagnant Sam Mendes, Ang Lee et David Fincher, autant dire une belle brochette. 

Le premier nommé l’embarque dans « Jarhead : La Fin de l’innocence », satire mordante de la première guerre du Golfe, un rôle où il peut montrer toute l’étendue de son talent. Son personnage est merveilleusement bien écrit et interprété, son physique tout en muscles contraste avec un mental mis à rude épreuve, il se montre à l’aise dans divers registres, passant allègrement de l’humour à la folie, de l’espoir à l’angoisse. Il s’avère des plus convaincants en jeune soldat qui voit son rêve devenir cauchemar.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
© Copyright 2005 Universal Pictures

Vient alors « Le Secret de Brokeback Mountain » : le rôle de la maturité, celui qui le fait passer du statut de jeune premier à celui d’acteur reconnu. Sous la direction d’Ang Lee, il livre une performance bouleversante dans la peau d’un cow-boy à la passion tourmentée qui se découvre des pulsions insoupçonnées pour un autre homme incarné par Heath Ledger. Il forme avec le futur interprète du Joker dans « The Dark Knight » un couple poignant, tout en pudeur, maladroit face aux normes sociales étriquées.

Un rôle où Jake parvient à exprimer tout son potentiel dramatique, donnant une dimension forte à son personnage. Une prestation saluée par la critique qui lui vaudra le BAFTA du meilleur second rôle et une nomination à l’Oscar. Son entente avec Heath Ledger s’est prolongée hors des plateaux, ils sont devenus de grands amis et lorsque ce dernier eu une fille avec Michelle Williams, présente elle-aussi au casting du film, Jake fut choisi comme parrain, ce qui vaut bien toutes les récompenses.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Le secret de Brokeback Mountain © 2005 Focus Features

De quoi taper dans l’œil de l’intransigeant David Fincher qui lui offre le rôle principal de son angoissant thriller « Zodiac ». Il incarne Robert Graysmith, dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, un homme aussi timide que déterminé. Gyllenhaal est à nouveau très convaincant, il rend son personnage attachant, on se prend au jeu de son obsession, tant il l’incarne à merveille, au point qu’on finit par angoisser avec lui. 

Une œuvre fascinante qui conclut en quelque sorte la phase de la confirmation pour l’acteur, plus personne n’ose encore douter de son talent. Il fait depuis partie des acteurs les plus respectés de sa génération.

  • L’art de faire des choix :

Après le succès de « Zodiac », Jake est à un tournant de sa carrière : désormais très demandé, il enchaîne les rôles dans des styles très variés mais découvre aussi le revers de la médaille en passant à côté de rôles importants tandis qu’il en accepte d’autres dont il aurait mieux fait de se passer.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Zodiac © 2006 Paramount Pictures

Après être passé à côté du rôle de Batman, finalement confié à Christian Bale, quelques années auparavant, il se voit proposer en 2009 le rôle principal du blockbusters « Avatar », ce qu’il refuse. Au lieu de la superproduction de James Cameron, il choisit plutôt de jouer dans le drame « Brothers » de Jim Sheridan. Un film certes salué pour le jeu des acteurs ; Jake y partage l’affiche avec Tobey Maguire et Natalie Portman ; mais qui ne séduit pas le public, pendant que de son côté, « Avatar » truste le sommet du box-office.

Un rendez-vous manqué qui ne décourage pas pour autant l’acteur qui, à l’aube de la trentaine, accepte de prendre part en 2010 à un autre blockbuster : « Prince of Persia : Les Sables du Temps » l’adaptation cinématographique du célèbre jeu vidéo. Une franchise prometteuse qui ne répond malheureusement pas aux attentes, la faute notamment à un scénario bâclé. 

Alors qu’il avait initialement signé pour une trilogie, le flop monumental de ce premier volet poussa les producteurs à annuler les suites initialement prévues. Un choix plutôt discutable que Jake relativise, estimant qu’il s’agit d’un mal pour un bien : « Je pense que j’ai beaucoup appris sur ce film, depuis je passe beaucoup de temps à réfléchir aux rôles que je choisis et pourquoi je les choisis. On est voué à se tromper, et se dire : “Ce n’était pas pour moi”, ou “Je n’étais pas la meilleure personne”. Il y a eu un certain nombre de rôles comme ça. »

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Prince of Persia: Les sables du temps - Photo by Andrew Cooper, SMPSP - © 2010 Disney Enterprises,

Une bonne leçon pour l’acteur qui ne se trompe plus avec, dès l’année suivante, l’étonnant « Source Code » de Duncan Jones, le fils de David Bowie. Un palpitant thriller de science-fiction acclamé par la critique et bien reçu le public malgré un budget dérisoire. Il poursuit avec l’efficace polar d’action « End of Watch » de David Ayer en 2012. Deux choix bien plus judicieux qui laissent présager les excellents rôles qui vont suivre.

Sorti grandi de son expérience mitigée avec les blockbusters et quelque peu rassuré par ses dernières sorties, Jake revient à ce qu’il sait faire de mieux : les thrillers policiers. C’est du côté du Canada qu’il se tourne avec le très prometteur Denis Villeneuve. Encore méconnu du grand public à l’époque, celui qui s’est fait un nom en signant le remarquable « Incendies », cherche à conquérir le marché américain avec un nouveau projet.

Source Code - Photo by Jonathan Wenk - © 2010 Summit Entertainment, LLC.

Nous sommes en 2013 et ce dernier signe son premier grand film hollywoodien : « Prisoners », un des thrillers les plus saisissants de ces dernières années, avec son ambiance sombre, glaciale et malsaine. Jake Gyllenhaal y incarne un inspecteur qui doit enquêter sur la disparition de deux fillettes. Aux côtés de Hugh Jackman, il livre une prestation habitée qui fait immédiatement penser à son rôle dans « Zodiac », la maturité en plus.

Fort de cette collaboration acclamée de toutes parts, il retrouve à nouveau Villeneuve en tête d’affiche de « Enemy », sorti peu après, bien que sa réalisation soit antérieure. Dans ce puzzle psychologique, il tient un double rôle improbable et donne la réplique à la française Mélanie Laurent mais la complexité du scénario ne convainc que moyennement. 

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Prisoners - Photo by Wilson Webb - © 2013 Alcon Entertainment, LLC.
  • Acteur polymorphe :

En 2015, vient le rôle de la consécration avec l’excellent « Night Call », critique cynique des médias entraînés dans une course à l’audimat parfois malsaine.  Une première réalisation de Dan Gilroy à l’atmosphère oppressante qui repose sur l’interprétation de Jake. Ce dernier fascine en psychopathe obsessionnel, aussi désarmant qu’inquiétant, et non dénué d’un certain humour. Un rôle intense pour l’acteur qui, à l’instar de ses contemporains Bale ou McConaughey, a subi une impressionnante transformation physique, perdant près d’une quinzaine de kilos pour donner vie à ce personnage de Lou Bloom

Pour arriver à ce physique famélique, semblable au coyote, l’acteur s’est contenté de manger de la salade et de mâcher des chewing-gums tout en courant 24 kilomètres par jour, de son domicile au lieu de tournage, aux dépens de sa vie sociale : « Tu cours le ventre vide, tu sens la faim car tu n’as pas assez mangé. Tu es seul, car tu ne dînes pas avec tes amis. » Il lui a fallu plusieurs mois pour atteindre le résultat escompté, ne se rendant même pas compte à quel point il repoussait ses limites : « Je ne pense pas que j’en étais conscient, jusqu’à ce qu’on arrive au montage et que je commence à me séparer du personnage »

Night Call - Photo by Chuck Zlotnick © 2014 Paramount Pictures

Pour couronner le tout, il se blessa gravement à la main sur le tournage du film : lors d’une scène survoltée où Jake se défoule sur le miroir de sa salle de bain, ce dernier fut accidentellement brisé et l’acteur s’entailla sérieusement la main gauche. Il se fit poser pas moins de dix points de suture tandis que la scène fut conservée au montage afin de conserver son authenticité.

On peut dire qu’il a donné de sa personne, d’autant qu’après « Night Call », il enchaîne avec le tournage de « La Rage au Ventre » (2015) d’Antoine Fuqua pour lequel il dû cette fois prendre énormément de masse musculaire pour incarner le boxeur Billy Hope. Une histoire de rédemption par le sport dans laquelle Jake excelle ; tour à tour violent, perdu, touchant… Il apporte une touche dramatique au film sans jamais donner l’impression de surjouer.

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
La Rage au ventre - © 2014 - The Weinstein Company.
  • Tout azimut :

Après avoir soufflé le chaud et le froid avec tout d’abord le drame d’aventure « Everest » puis la satire sociale « Demolition » de Jean-Marc Vallée ; deux rôles décomplexés qui permettent à l’acteur de prouver une nouvelle fois l’étendue de son talent ; il atteint de nouveau les sommets avec « Noctural Animals » une œuvre mystérieuse à la mise en scène élégante signée Tom Ford. Partageant l’affiche avec Amy Adams, l’ami Jake livre une interprétation impressionnante mais quelque peu éclipsée par celle de sa partenaire à l’écran.

Par la suite, le comédien enchaîne les rôles et prospecte de tous les côtés, dans des genres riches et variés. Il tourne dans pas moins de trois long-métrages sur la seule année 2017, à commencer par l’angoissant « Life : Origine inconnue », œuvre SF dans la lignée de la saga « Alien » ; suivi de l’étonnant « Okja » du coréen Bong Joon-ho, gros succès Netflix où il tient un rôle mineur un brin caricatural ; mais c’est surtout sa prestation pleine de maîtrise et de sensibilité dans « Stronger » que l’on retiendra, dans ce drame poignant il incarne Jeff Bauman, héros malgré lui après la perte de ses deux jambes dans le double attentat qui a frappé le marathon de Boston. 

Portrait Jake Gyllenhaal : Le prédestiné - ScreenTune
Stronger - © 2017 - Lionsgate

En 2018, il forme un duo épatant avec Carey Mulligan dans « Wildlife : Une saison ardente », un drame intimiste, chronique douce-amère sur le thème du divorce qui marque les débuts comme réalisateur de l’acteur Paul Dano. On le retrouve la même année à l’affiche du premier film américain de Jacques Audiard, le western crépusculaire « Les Frères Sisters ». Une œuvre magistrale et aboutie dans laquelle Jake livre une prestation touchante, offrant un contrepoids intéressant au duo fraternel formé par Joaquin Phoenix et John C. Reilly

Dans un style diamétralement opposé, l’année 2019 marque d’abord son incursion sur Netflix dans « Velvet Buzzsaw » pour lequel il retrouve Dan Gilroy dans un thriller inégal dans lequel l’acteur cabotine à souhait. Il fait également son retour aux superproductions avec son rôle de Mystério, l’antagoniste principal de « Spider-Man: Far From Home » où il donne la réplique au talentueux Tom Holland

Spider-Man: Far from Home - Photo by Jay Maidment - © 2019 CTMG, Inc.

À l’aube de la quarantaine, Jake Gyllenhaal n’a plus grand-chose à prouver, il fait incontestablement partie des meilleurs acteurs de sa génération et s’inscrit dans la lignée de ses illustres aînés. S’il a bénéficié au tout début de sa carrière du soutien familial, il n’a pas eu besoin d’une quelconque aide de leur part pour percer et a su très vite s’émanciper en démontrant tout son potentiel dramatique et son jeu d’une intensité rare. 

Son talent ne fait pas l’ombre d’un doute tant il était prédestiné, de sa révélation dans « Donnie Darko » au récent « Spider-Man », en passant par « Zodiac », il a prouvé tout au long de son parcours et des rôles qui l’ont jalonné une incroyable capacité d’adaptation grâce à une palette d’émotions déconcertante et à un physique à toutes épreuves. 

Au fil des années, il s’est imposé comme une pointure du cinéma mondial. Sans faire de bruit, il mène depuis un peu plus de vingt ans une brillante carrière qui a encore de beaux jours devant elle. 

Un grand acteur, tout simplement !

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