Le caméléon

Gary Oldman

Une carrière rondement menée, un faciès malléable à volonté …Qui est Gary Oldman ? Le comédien peut être associé à un caméléon, un terme qui décrit à merveille sa capacité à prendre des apparences, des traits et des manières très variés. 

Un acteur aux multiples facettes, qui n’hésite pas à aller sous la surface et à trouver le tissu conjonctif entre des personnages comme Joe Orton, Lee Harvey Oswald, Sid Vicious, Ludwig Van Beethoven, le comte Dracula, le commissaire James Gordon, George Smiley et dernièrement Winston Churchill qui lui valut enfin un Oscar de « meilleur acteur » bien mérité.

Il identifie son engagement à habiter des personnages hors normes sans retrouver cet esprit commun et animé qui fait de lui un artiste si remarquable et si apprécié par les cinéphiles.

Retour sur la carrière de cet acteur remarquable et hors du commun.

  • Des débuts modestes :

Gary Oldman, de son second prénom Léonard, est né en 1958 dans le quartier de New Cross situé au sud-est de Londres. Il est issu d’une famille aux origines irlandaise par sa mère, Kathleen, femme au foyer. Son père, Len Oldman est un ancien marin qui travaillait comme soudeur dans l’usine du district.

Selon les dires du comédien, son père possédait un sacré penchant pour l’alcool, il était de plus très violent. Il quitta sa mère lorsque le jeune garçon n’avait que sept ans.

Le départ de sa figure paternelle fut pour pour lui un choc. Le jeune homme fut élevé par sa mère et ses deux grandes sœurs, mais l’absence d’une figure masculine freinait son développement notamment lorsque les autres membres de sa famille se marièrent.

Le futur acteur emploie alors son temps à s’évader dans son imagination en se déguisant et en jouant la comédie, afin de s’éloigner au maximum de la misère de son environnement.

Cette évasion imaginaire l’empêche de s’impliquer pleinement dans son cursus scolaire. Il éprouve de grandes difficultés à se concentrer, il quitte finalement l’école à l’âge de 16 ans pour se consacrer à ce qu’il aime, la boxe, le football, le chant, la musique (il est un pianiste accompli) et bien sûr la comédie.

Il se consacre définitivement à cette passion après avoir adoré la prestation de Malcom McDowell dans « The Raging Moon » en 1971 comme il le racontait au magazine Rolling Stone : « Je me souviens comme si c’était hier de l’heure qu’il était lorsque le film est passé… J’ai été tout simplement touché par ce que McDowell faisait en tant qu’acteur, sans vraiment comprendre, mais en pensant : C’est ça que je veux faire. »

Il décide de s’inscrire à des écoles d’arts dramatiques mais plusieurs d’entre elles refusent sa candidature. Il trouve finalement un point d’ancrage au Rose Brudford College situé dans le Kent. Grâce à une bourse d’étude octroyée par l’établissement, il s’émancipe pleinement de l’aide financière de sa mère jusqu’à l’obtention de son diplôme d’art dramatique (BA in Theatre Arts) en 1979. À 21 ans, il rejoint rapidement le Royal Theatre de York pour ensuite rejoindre celui de Glasgow en 1980. Il y acquiert une reconnaissance de la profession mais aussi du grand public en remportant en 1985 le Time Out’s Fringe Award du « jeune espoir le plus prometteur » offert par le magazine Time Out

  • Les graines d’un génie :

Comme son contemporain le plus célèbre, Daniel Day-Lewis, Gary Oldman a fait ses débuts dans le théâtre britannique avant de jouer des rôles plus modestes au cinéma et à la télévision. Il se fait remarquer en tant qu’ivrogne dans « Remembrance » de Colin Cregg en 1982 son premier rôle sur grand écran.

On le retrouve ensuite en tant qu’artiste gay lunatique dans « Honest, Decent and True » et, surtout, en tant que skinhead dans « Meantime » de Mike Leigh. Dans le rôle de Coxy, le jeune acteur nous fait découvrir ce personnage à la nature impulsive et menaçante, rotant, dominant tous ceux qu’il peut intimider et lançant généralement un regard de défi sur tous ceux qu’il n’aime pas.

Une performance redoutable et charismatique qui montre néanmoins des notes de grâce inattendues avec une relative gentillesse envers le personnage renfermé de Tim Roth, comme s’il y avait encore des traces de ce jeune garçon issu de milieu modeste avant d’adopter une manière et une vision du monde démesurées en réaction à une Angleterre ouvrière en déclin. Il y a quelqu’un là-dedans, un grand acteur prêt à exploser mais on ne sait pas s’il y arrivera un jour.

Cette tendance se confirme en 1986 avec son rôle dans « Sid et Nancy » d’Alex Cox, dans lequel il est une nouvelle fois mémorable et où il interprète lui-même les chansons « My Way » et « I Wanna Be your dog ». Sid Vicious était, à bien des égards, la figure de proue du punk rock, une icône ricanante et rebelle. C’était aussi un crétin au talent extraordinairement limité. Dans le long métrage, la personnalité de Gary Oldman se rapproche de celle de Vicious par son attitude acerbe et trébuchante. Son charisme désagréable fait écho à la situation difficile de l’acteur et son penchant pour la boisson, mais ce qui est le plus mémorable, c’est la façon dont la stupidité et l’enfantillage de Vicious se manifestent.

Oldman oscille entre une colère violente et malveillante et le désir d’un garçon d’être reconnu et aimé, montrant que sous la rock star se cache un enfant muet, meurtri, qui n’a jamais assez grandi pour comprendre qui il était, ce qu’il voulait dans une relation et ce qu’il désirait accomplir dans la vie. C’est un sale type violent et un meurtrier, mais Oldman trouve en lui quelque chose de pitoyable.

À l’inverse, le comédien joue la victime d’un meurtre dans « Prick Up Your Ears » en 1987, le film de Stephen Frears sur le dramaturge Joe Orton.

Les critiques sont restées bouche bée par l’aisance avec laquelle Oldman a pu passer de sa performance de junkie au spirituel Orton, même si les deux films développent tous deux les relations toxiques.

Tout au long de son parcours, Oldman dégage une sorte de froid exagéré qui hurle pratiquement le désintérêt et le sentiment de supériorité de son personnage envers ceux qui l’entourent. Une nouvelle brillante performance

  • La volonté d’élargir son registre :

Après les coups d’éclat de « Sid et Nancy » et « Prick Up Your Ears », ce n’était qu’une question de temps avant que Gary Oldman ne se dirige vers des productions plus prestigieuses.

La plupart de ses autres premiers rôles sont décevants, soit parce qu’ils montrent sa tendance à cabotiner (exagérer dans ses rôles), on peut notamment citer comme exemple : son avocat dans « La loi Criminelle » en 1988 qui est plus excessif que le psychopathe joué par Kevin Bacon.

Ces différents choix de projets peuvent s’expliquer soit parce qu’il choisit des rôles dans afin d’élargir sa palette d’accents et de profils psychologiques ; soit par l’envie d’éclipser un travail de personnage cohérent (comme dans « Chattahoochee » en 1989).

Il y a néanmoins une volonté admirable de tout oser dans ces différents personnages, de son vagabond malveillant dans « Track 29 » de Nicolas Roeg à son personnage secondaire excentrique « Rosencrantz et Guildenstern sont morts » de Tom Stoppard.

En 1990, Gary Oldman obtient finalement un rôle américain digne de son talent dans « Les Anges de la nuit » de Phil Joanou aux côtés de Sean Penn. Dans la peau du gangster Jackie Flannery, il adopte un accent de Hell’s Kitchen, des cheveux longs et gras, il apparaît d’abord comme l’une des figures les plus effrayantes du film, riant comme un fou à l’idée d’utiliser des mains coupées lors des fusillades pour déstabiliser les flics et montrant peu d’aversion pour la violence. Une nouvelle performance torturée et tragique à son actif.

Au début des années 90, alors que Daniel Day-Lewis devient de plus en plus sélectif et s’en tient principalement aux films de prestige, Gary Oldman prend lui une voie très différente mais tout aussi ambitieuse, oscillant entre le personnage torturé, baroque et violent des grandes productions hollywoodiennes.

En voici un exemple : L’épopée agitée d’Oliver Stone avec « JFK » en 1991, qui prend sa décision de casting la plus essentielle avec l’embauche de l’acteur britannique dans la peau de Lee Harvey Oswald. Le rôle exige de l’acteur qu’il soit à la fois incroyablement troublant et dangereux, et suffisamment sympathique pour mettre en doute sa culpabilité.

Gary Oldman ne va absolument pas décevoir son réalisateur, le comédien excelle, sa voix bourdonnante, sa cadence haletante et son expression distante et impassible suggèrent l’étrangeté d’Oswald tout en projetant un sentiment croissant de désespoir, à la fois pour son sort dans la vie et pour avoir été détruit par la société. Oswald apparaît comme une figure vraiment solitaire, une personne qui ne s’est jamais vraiment liée à personne ou n’a jamais trouvé sa place, ce qui fait de lui un parfait assassin ou un bouc émissaire.

  • Des rôles à la mesure de son talent :

Son rôle le plus en vue au cours des années 90 est sans aucun doute en tant que vampire assoiffé de sang dans le fantastique « Dracula » du grand Francis Ford Coppola.

Un conte baroque et gothique qui repose presque entièrement sur les épaules du comédien, il y livre une prestation à la fois forte et mélancolique quant à sa condition d’âme torturée recherchant le bonheur éternel. Ses mouvements exagérés et ses pauses dans les premières scènes donnent le sentiment du mal éternel, tandis que son comportement plus fringant, délibéré et déférent autour de Mina (tête baissée, regard adorateur) semble assez authentique pour créer une certaine empathie et nous faire oublier sa nature essentiellement prédatrice.

Là où « JFK » et « Dracula » montre incontestablement les différentes palettes de jeu du comédien, Gary Oldman est pourtant connu pour avoir accepté pratiquement tous les rôles de méchants qu’on lui a confiés au cours des années 90. Il s’enferme dans ces personnages machiavéliques qui vont un peu trop lui coller à la peau.

Dans certains rôles, il s’adonne un peu trop à la monstruosité (« Meurtre à Alcatraz »). D’autres le voient marcher sur une fine ligne entre l’engagement et le cabotinage divertissant alors qu’il tente d’animer un scénario moyen notamment dans le sympathique « Air Force One » aux côtés d’Harrison Ford ou encore dans l’appréciable « Perdu dans l’espace ».

Sa superbe capacité à utiliser la théâtralité comme effet de distanciation est admirable et peut se remarquer dans son rôle de Drexl Spivey dans « True Romance » de Tony Scott. Oldman peut sembler ridicule avec ses dreadlocks de blanc, son peignoir à motif léopard et sa voix faussement grave, mais il est capable de retourner son attitude désinvolte (se taper les lèvres en mangeant de la nourriture chinoise et en faisant une offre avec des baguettes).

Le comédien va encore plus loin dans ses deux collaborations avec Luc Besson, dans « Léon » en 1994 et « Le Cinquième Élément » en 1997. Oldman en profitant pour se mettre dans toutes les gesticulations absurdes et les cris qu’il peut. En même temps, Besson travaille dans un registre caricatural, si bien que les mimiques de l’acteur britannique s’intègrent plutôt bien à l’énergie bizarre des deux films. Dans « Léon », le dérèglement hâtif de l’agent véreux de la DEA Stansfield fait écho à son personnage dans « True Romance », un facteur d’intimidation aussi efficace et exagéré qu’un effet naturel de la toxicomanie et de la psychose du personnage.

Les rires non motivés et ses chutes vocaux sapent le sentiment que ses victimes savent d’où il vient ou ce qu’il va faire. Oldman ne semble pas si menaçant et plus ouvertement ridicule que Zorg dans « Le Cinquième Élément », avec son zozotement sifflant et sa coupe de cheveux maladroite, mais c’est quand même une performance divertissante.

L’acteur a admis qu’il n’aimait pas certains de ces rôles (« Le Cinquième Élément » notamment) et qu’il avait signé sur plusieurs projets pour de l’argent afin de financer une ambition passionnelle.

  • Une expérience de réalisateur peu fructueuse :

Gary Oldman s’est de plus une seule fois tourné vers la réalisation avec « Ne pas avaler » en 1997, bien qu’il ait tenté d’amorcer ensuite un projet de biopic sur le pionnier du cinéma Eadweard Muybridge.

C’est une entrée importante et révélatrice dans son œuvre. Le film suit une famille londonienne dysfonctionnelle et ouvrière qui comprend un alcoolique au tempérament féroce et abusif (Ray Winstone), sa femme abusée (Kathy Burke) et leur fils voleur et drogué (Charlie Creed-Miles). Gary Oldman y parle de l’alcoolisme de son père, un problème qu’il a lui aussi combattu (il a également été accusé par son ex-femme Donya Fiorentino de violences domestiques, ce qu’il a nié). Raymond, le personnage de Winstone, parle de son propre père à la fin du film, en expliquant la violence, la distance et l’incapacité de l’homme âgé à exprimer son amour et comment cela l’a affecté.

L’acteur britannique voit cela comme un cycle qui se perpétue : l’enfant mal aimé devient l’homme mal aimé, éternellement méfiant, jaloux et violent. C’est là que Oldman semble reconnaître que le fait de ne pas laisser entrer les êtres aimés ou d’abuser de leur confiance fait de la douleur un élément récurrent dans la vie, ce qui apparaît dans son travail d’acteur, de « Sid et Nancy » à « La Taupe » en 2011.

  • La traversée du désert :

Après avoir passé une décennie et s’être imposé comme l’un des acteurs les plus acclamés au monde sans avoir été nommé aux Oscars, l’acteur britannique a frôlé la catastrophe en 2000 avec « Manipulations » de Rod Lurie, qui lui a valu une nomination à la Screen Actors Guild, bientôt éclipsée par plusieurs suppositions : l’acteur était irrité par le parti pris pro-démocrate du montage final du film.

La polémique autour de « Manipulations » a probablement coûté au comédien son premier Oscar, et sa carrière a connu un léger ralentissement pendant quelques années. Si sa prestation non créditée de Mason Verger dans le second opus de la saga consacrée à Hannibal Lecter dans « Hannibal » de Ridley Scott, par ailleurs ridicule, a donné naissance à un autre méchant indélébile et effrayant (qui littéralement traduit son intérêt à se rendre méconnaissable en cachant son visage), elle montre aussi à quel point son travail a commencé à dériver vers l’auto-obscurantisme, un peu trop axé sur la recherche de nouvelles voix et de nouveaux visages au détriment de la quête de profondeur de ses personnages.

Cela a atteint son paroxysme avec plusieurs performances dans des long métrages plus qu’oubliables et passé inaperçus dans les salles. En 2001, dans « Un bébé sur les bras », un film douloureusement troublant, Oldman joue le rôle d’un plouc criminel chargé de s’occuper d’un bébé avec son jeune frère, Skeet Ulrich ; c’est peu dire que ce long métrage ne convient pas aux talents de l’acteur.

Ensuite vient « Tiny Tiptoes », qui présente le comédien comme le frère nain de Matthew McConaughey dans une performance qui ne dépasse jamais le niveau de la taille de son personnage. Navrant malheureusement !

 À l’exception de deux caméos dans lesquels il se moque de lui-même en tant qu’acteur trop impliqué dans « Friends » et d’une version hétéro de lui-même dans « Greg the Bunny », le début des années 2000 marque la période la plus difficile de sa carrière.

  • Des blockbusters hollywoodiens pour se refaire une santé :

Grâce à plusieurs participations au casting de grosses productions hollywoodiennes, Gary Oldman a pu redorer son blason de comédien. Le choix de l’acteur pour entrer dans la peau du ténébreux Sirius Black dans « Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban » est l’un des plus judicieux de la saga du jeune sorcier. La tendance du comédien à faire des prouesses et à porter une aura de mystère et d’inaccessibilité fonctionne à merveille avec le choix d’Alfonso Cuaron de le montrer soit dans l’ombre soit au bord de la folie.

Comme Lee Harvey Oswald avant lui, le Sirius Black de Gary Oldman est à la fois incroyablement psychotique (il se fait des blagues sombres à lui-même quand il ne délire pas au point de perdre son souffle dans sa première grande scène). Il est également attachant quand la vérité à son sujet est révélée, ses yeux portant la tendresse hantée d’un homme qui n’a pas pu exprimer la moindre bonté depuis des années. L’acteur britannique démontre toutes ses qualités à jouer des personnages qui ne peuvent ou ne veulent pas laisser entrer les autres dans leur vie.

Un talent qui va également lui permettre d’entrer dans les grâces de Christopher Nolan pour interpréter le rôle du commissaire James Gordon dans la saga Batman. Dans la peau du policier le plus intègre de Gotham, Gary Oldman rayonne une fois de plus, jetant un coup d’œil à un coéquipier véreux avec un regard de défaite ou réconfortant le jeune Bruce Wayne avec une main sur la joue et un « it’s ok » sincère mais vaincu.

L’acteur britannique est une fois de plus un personnage inaccessible et renfermé, dans le sens où il est l’une des seules personnes honnêtes de la saga, qui doit compter sur des individus corrompus afin de faire le bien autour de lui. Cette honnêteté et cette décence sont mises à rude épreuve tout au long de la franchise, notamment dans le sublime « The Dark Knight » en 2008. Des performances qui lui permettent de retrouver des rôles à la mesure de son talent. 

Ils tournent ensuite dans d’autres grosses productions pas toujours très convaincantes (« Le Livre d’Eli », « Le Chaperon Rouge ») depuis qu’il a accepté ces rôles de premier plan, la plupart de ses films lui proposent d’interpréter des rôles relativement calmes mais solides comme « La Planète des singes : L’Affrontement », « Des hommes sans Loi » ou très moyens avec « Robocop », « Enfant 44 » en passant par l’oubliable « Un monde entre nous » en 2017. Des œuvres qui lui demandent de ne faire guère plus que d’apporter un sentiment de professionnalisme et de sincérité dans ses interprétations.

Lors d’une interview pour GQ publiée en 2009, il y parle de son travail comme d’un « emploi » et y déclare qu’une partie de sa carrière est désormais derrière lui. Oldman a notamment mentionné qu’il visionnait rarement des films dans lesquels il aurait aimé jouer, citant seulement « There Will Be Blood » comme exemple. Je me dis : « Est-ce que j’ai fini ? Y a-t-il un de ces films que j’aimerais faire ? Y a-t-il un Daniel Plainview (ndlr : le personnage de Daniel Day-Lewis) en moi ?

  • La consécration :

La réponse est qu’il y en a bien un, et la comparaison avec Daniel Plainview est plus pertinente qu’il n’y paraît. Dans l’adaptation de « La Taupe » de John le Carré. Tomas Alfredson offre à Gary Oldman le rôle de l’espion George Smiley, personnage joué jadis par Sir Alec Guinness et compose un homme mutique et épuisé alors qu’il chasse une taupe dans les services de renseignement britanniques. L’acteur y est magnifique en interprétant cet espion mélancolique rongé par l’absence de sa femme. Jouant à l’économie, avec des gestes discrets ou des regards fuyants, il exprime toute la tristesse de ce fantôme à la mission délicate. On sent très vite sa précision absolue et son souci du détail (une scène où Oldman regarde en silence une mouche qui embête tout le monde dans une voiture sans la frapper, il attend qu’elle s’approche de la fenêtre… un moment spectaculaire pour le personnage). C’est la cerise sur le gâteau d’un film d’acteurs, qui compte pourtant au générique Colin Firth, John Hurt et Tom Hardy.

George Smiley est la meilleure performance de Gary Oldman, et celle qui aurait dû lui valoir un Oscar, car elle est la synthèse parfaite de tout ce qu’il a expérimenté pendant des décennies : l’homme aliéné, le membre méprisant de la société, le monstre sympathique et l’homme moyen éprouvé, le tout dans une performance aussi théâtralement distante que ses meilleures premières œuvres et aussi brillamment interprétée que ses plus beaux rôles récents.

Pendant des décennies, Oldman a été reconnu comme l’un des plus grands acteurs vivants sans avoir été nommé aux Oscars (ce qui a été rectifié en 2012 avec une nomination dans la catégorie « meilleur acteur » pour « La Taupe »). Une récompense qui finit par lui tendre les bras en 2017 pour « Les Heures Sombres » de Joe Wright, le biopic sur Winston Churchill. « Les Heures Sombres » bénéficie largement du talent du cinéaste, metteur en scène hors pair dès qu’il s’agit de plonger dans l’histoire à travers une réalisation maniérée au classicisme impeccable, porteuse d’un souffle romanesque qui exalte les sentiments. Le film est un bel ouvrage dont on regrettera seulement qu’il s’étire en longueur alors qu’il s’attache à une période certes intéressante, mais moins méconnue.

« Les Heures Sombres » n’est pas l’une des meilleures performances de Gary Oldman, il y a certes une incarnation physique impressionnante au-delà du maquillage. Le comédien littéralement habité, livre une prestation impressionnante de conviction, parfois un brin cabotine à l’image de ce qu’était Churchill dans son art de la théâtralisation, mais restituant toute la singularité et l’intransigeance d’un homme irascible, non pas par méchanceté mais par impétuosité et désir de porter dignement le fardeau si lourd qui lui est soudainement tombé sur les épaules.

Le saint Graal finalement en poche, Gary Oldman passe sous la caméra de Soderbergh pour Netflix aux côtés d’Antonio Banderas et Meryl Streep dans « The Laundromat : L’Affaire des Panama Papers ». Il y livre une performance satisfaisante mais là où on l’attendra le plus, c’est dans le prochain film du talentueux David Fincher dans « Mank », un biopic sur le scénariste Herman J. Mankiewicz.

Grâce à son immense talent d’acteur, Gary Oldman s’est imposé comme l’un des comédiens les plus doués de sa génération. Il peut tout jouer, les hommes politiques, les espions mais surtout les psychopathes. Un véritable caméléon qui n’hésite pas à se mettre en danger pour être le plus crédible possible.

Chouchou de la critique et de ses pairs dès ses débuts sur les planches, avant d’alterner films indépendants et blockbusters, l’acteur britannique a patienté longtemps avant d’obtenir ses galons de monument du cinéma grâce à ses rôles récurrents dans les franchises « Harry Potter », « Batman » et des rôles plus aboutis comme dans « La Taupe » et « Les Heures Sombres ».

Un monstre de la comédie (enfin oscarisé) qui continue à nous transporter dans chacune de ses interprétations.

Julien Legrand – Le 21 mars 2020

Sources :

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