The Lucky Loser

Dustin Hoffman

Voici un acteur qui fait partie intégrante du paysage cinématographique, un homme dont le talent n’est plus à prouver ; il faut dire qu’avec une carrière débutée à la fin des sixties, le quadragénaire a eu tout le loisir de nous éblouir avec des rôles devenus mythiques. De jeune premier dans « Le Laureat » à autiste dans « Rain Man », il a su se démarquer grâce à ses prestations d’antihéros versatiles et de personnages vulnérables. Retour sur la brillante carrière d’un homme à tout faire, Dustin Hoffman.

  • « Tu ne peux pas être acteur, tu n’es pas assez beau »

Né à Los Angeles le 8 août 1937, Dustin Lee Hoffman est issu d’une famille juive, il est le fils d’un décorateur de plateau chez Columbia Pictures. Après avoir débuté des études de médecine, Il quitte l’université au bout d’un an pour se consacrer à sa passion, les arts dramatiques. Pour ce faire, il s’envole pour la Côte Est afin d’intégrer le célèbre Actor’s Studio de New-York. Durant cette période, il partage un appartement avec deux jeunes acteurs qui commencent à faire parler d’eux : Gene Hackman et Robert Duvall.

Mais contrairement à ses colocataires, Dustin Hoffman n’était pas vraiment prédestiné à une carrière d’acteur, la faute à un physique jugé « ingrat » et aux antipodes des standards de l’époque que sont Marlon Brando ou Steve McQueen. Il est vrai qu’avec son mètre 65 et son allure de gentil garçon, il dénote de ses contemporains, lorsqu’il annonça à sa famille son ambition de devenir acteur, une de ses tantes lui lança : « Tu ne peux pas être acteur, tu n’es pas assez beau ».

Il y a néanmoins une chose qui le différencie de ses « concurrents », un atout qui pourrait être un frein dans d’autres circonstances, c’est son air juvénile. Une qualité, qui lui permit d’obtenir un premier rôle important chez Mike Nichols pour incarner un collégien se laissant séduire par une femme d’âge mûre dans son second long-métrage « Le Lauréat » (1967) alors qu’il a déjà trente ans.

Son côté charmeur et désinvolte fait merveille auprès du public, ce qui lui ouvre enfin les portes du succès après des années de galère. En plus de son talent qui éclate au grand jour, il se démarque également par une certaine audace au moment de prendre part à l’un ou l’autre projet. Si « Le Lauréat » avait déjà de quoi choquer l’opinion publique de par son propos, il en est de même pour le deuxième succès de sa jeune carrière, « Macadam Cowboy » (1969).

Classé X à sa sortie en salles en raison de ses scènes érotiques, « Macadam Cowboy » est un des premiers films à s’intéresser au métier de gigolo. Dustin Hoffman y incarne Rico, un petit malfrat infirme qui va prendre sous son aile Joe (Jon Voight), un cowboy naïf qui débarque à New York pour vendre ses charmes à de riches bourgeoises frustrées. La solitude et la détresse aidant, ces deux paumés deviennent malgré eux compagnons de galère, accrochés à leurs rêves pour continuer d’y croire.

Le film de John Schlesinger connaît un franc succès et entre dans l’histoire du cinéma en étant le premier film classé X à remporter un Oscar. Par son côté transgressif, « Macadam Cowboy » a eu le mérite de casser les codes de l’époque à sa sortie, marquant en quelque sorte la fin du cinéma classique. Avec ce rôle, il personnifie l’image de l’anti-héros très apprécié par le public.

  • Little big actor

Dans « Little Big Man », sorti l’année suivante, il démontre la plénitude de son talent en interprétant Jack Crabb, dernier survivant de la bataille de Little Bighorn qui vit la victoire des Indiens sur les troupes du général Custer, à plusieurs périodes de sa vie : d’abord en vieux bonhomme de 121 ans relatant ses souvenirs à un journaliste, puis à 17 et 30 ans.

Avec ce film, le réalisateur Arthur Penn, déjà auteur du triomphal « Bonnie and Clyde », signe un des modèles du néo-western en s’acharnant à déboulonner un à un tous les clichés et idées reçues sur cette période, racontant son histoire du point de vue des Indiens (qu’il ne dépeint pas comme des sauvages sanguinaires) plutôt que par le biais des « gentils » cowboy.

En 1971, il est à l’affiche d’un film encore considéré aujourd’hui comme un des trois représentants de l’ultraviolence de l’époque, à l’instar d’« Orange Mécanique » de Kubrick : « Les chiens de pailles ».  Bien qu’il ne fût pas le premier choix du réalisateur Sam Peckinpah (qui lorgnait sur Jack Nicholson), il parvient à tirer son épingle du jeu dans la peau d’un jeune mathématicien chétif devenant par la force des choses l’égal de ses assaillants violents tout en assurant sa survie comme celle de son épouse.

Lorsque Dustin Hoffman prend part à un projet, la controverse n’est jamais loin.  Une fois n’est pas coutume « Les chiens de pailles » dû faire face à la polémique, notamment pour une scène de viol assez ambiguë, et continue à faire débat. Il fut même censuré au Royaume-Uni.

En 1973, il donne la réplique à l’immense Steve McQueen dans le film d’aventure « Papillon » adapté du roman éponyme d’Henri Charrière. Il y prête ses traits au faussaire du nom de Louis Delga, qui se lié d’amitié pour celui surnommé Papillon, condamné à perpétuité pour un crime qu’il n’a pas commis. Ensemble, ils vont tout mettre en œuvre pour s’évader d’une prison Guyanaise. Sa performance toute en délicatesse s’accorde parfaitement avec celle tout en muscles de McQueen. A noter qu’un remake de ce film sortira en salles le mois prochain.

Vient ensuite « Lenny », biopic centré sur le comédien de stand-up Lenny Bruce. Son incarnation de ce personnage controversé impressionne tant il l’habite corps et âme. Il signe une performance extrêmement moderne, sans se contenter d’une simple imitation.

Un de ses rôles marquants est sans conteste celui du journaliste d’investigation Carl Bernstein dans un des films les plus notables des années 70, « Les hommes du président » (1976). Aux côtés de Robert Redford (Bob Woodward), il revient avec justesse sur le scandale du Watergate qui a amené le président Nixon à la démission.

S’il laisse délibérément Redford lui voler la vedette, cela ne l’empêche pas de livrer une excellente prestation, parmi les plus abouties de sa carrière. Sa difficile préparation pour coller au mieux au personnage qu’il incarne ne se ressent nullement tout au long du film, tant son interprétation semble des plus naturelle.

 

Il ne tarde pas à retrouver le devant de la scène avec la sortie d’un autre film culte dans sa carrière : « Marathon Man ». Peut-être le film qui lui a définitivement permis de conquérir le grand public. Dans cet angoissant thriller, Dustin Hoffman tient le rôle de « Babe », un jeune étudiant s’entraînant d’arrache-pied pour le marathon de New-York, qui va devoir faire face à des évènements dont il ignore tout. Face à un complot d’anciens nazis dont il est une cible collatérale, il doit courir pour sauver sa peau.

Le réalisateur John Schlesinger, qu’il retrouve après « Macadam Cowboy », fait preuve d’une grande efficacité dramatique en misant sur le réalisme des situations et des décors, propices à la parano. Il filme New York comme une ville tentaculaire où tout peut arriver. A l’image de cette scène marquante où une rescapée des camps reconnaît, en pleine rue, son ancien bourreau nazi. 

Après le drame méconnu « Le récidiviste » (1978) dans lequel il joue avec brio un repris de justice qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à se réinsérer dans la société et finit par récidiver. Il livre une prestation touchante face à la talentueuse Meryl Streep dans le drame sociétal « Kramer contre Kramer » dont le divorce, grand thème de société de l’époque est l’élément central. Prenant le point de vue du père abandonné, obligé d’assumer seul le quotidien de son petit garçon et qui se bat pour avoir la garde de ce dernier, le réalisateur Robert Benton joue à fond la carte de l’attendrissement, appuyant avec habileté sur la détresse de l’enfant et le désarroi des parents. Il ne fait pas la morale, ne prend parti pour aucun de ses personnages. Son film reste, encore aujourd’hui, étonnamment d’actualité.

  • Qualité exigée

Les années 80 marquent un tournant dans la carrière de Dustin Hoffman : devenu un des acteurs les plus demandé par les studios, il prend néanmoins part à très peu de projet, préférant s’immerger totalement dans les rôles qu’il compose. Ce côté très sélectif lui permet d’être encore plus exigeant avec lui-même au moment de préparer ses interprétations.

Il passe ainsi d’une dizaine de films à son actif lors de la décennie précédente à seulement quatre dans celle-ci. Parmi ceux-ci, deux ont relativement marqué les esprits : « Tootsie » en 1982 et celui que beaucoup considère comme la performance les plus aboutie de sa carrière, « Rain Man » en 1988.

En ce qui concerne le premier nommé, réalisé par Sydney Pollack, l’acteur met son talent au service d’une comédie non dénuée de sens. Il s’illustre dans la peau de Michael, un acteur dans la tourmente, en plein doute face aux refus qu’il subit à chaque audition et qui va trouver le salut en se mettant dans la peau d’une femme.

Aux antipodes de la farce graveleuse, et grâce à l’extraordinaire performance de Dustin Hoffman, Sydney Pollack se livre à une réflexion délicate sur l’identité sexuelle et les préjugés qui l’entourent. Michael se découvre des trésors de féminité, voire de féminisme. Il séduit de manière bien ambiguë sa partenaire d’écran, la poussant à aimer au-delà des apparences. « Tootsie » est aussi une fable ironique sur le métier de comédien, façon Actor’s Studio : montrant jusqu’où l’identification exacerbée à un rôle peut mener.

Mais celui que beaucoup considère comme le chef d’œuvre de sa carrière n’est autre que « Rain Man » de Barry Levinson, qui lui permit de décrocher son deuxième Oscar du meilleur acteur (après celui reçu pour son rôle dans « Kramer contre Kramer ») pour son incroyable performance dans la peau d’un autiste prodige chaperonné par Tom Cruise.

« Rain Man » raconte l’histoire de Charlie Babbit (Tom Cruise), qui découvre suite au décès de son père que celui-ci a légué presque l’entièreté de sa fortune à son frère aîné, Raymond, dont il ignorait l’existence. Furieux, il décide de retrouver son frère. Lorsqu’il découvre que celui-ci est autiste et qu’il est interné dans un asile psychiatrique, Charlie décide de l’enlever afin de récupérer l’argent qui aurait dû lui revenir.

Durant leur voyage à travers les États-Unis pour rejoindre Los Angeles, Charlie finit par se prendre d’affection pour Raymond, se rappelant que c’est lui qu’il appelait dans son enfance Rain Man, ce qui représente ses seuls souvenirs heureux.

Pour ce rôle, Dustin Hoffman a dû faire un grand nombre de recherches pour s’imprégner de son rôle, y compris fréquenter des autistes dans un centre spécialisé. Cela lui a permis de comprendre leur façon de se comporter afin de donner le meilleur rendu possible à l’écran. Par exemple, il a toujours la tête penchée, il marche toujours de la même manière claudicante et il a toujours les yeux levés au ciel quand il parle à quelqu’un.

  • En roue libre

Après ce qui constitue en quelque sorte le sommet de sa carrière, l’acteur va se faire plaisir, étant toujours aussi demandé, il va cette fois-ci multiplier les rôles dans des univers divers et variés.

Au début des années 90, il rejoint le casting de stars composé par l’illustre Steven Spielberg pour son adaptation très personnelle du roman pour enfant Peter Pan de l’auteur écossais J. M. Barrie. Il y incarne le Capitaine Crochais, extravagant ennemi d’une version adulte du « garçon qui ne voulait pas grandir » incarnée par le regretter Robin Williams. Univers qu’il retrouve quelques années plus tard pour le biopic « Neverland » (2002) basé sur la publication du roman J. M. Barrie dans lequel il tient un second rôle dans le sillage de Johnny Depp.

Il enchaîne ensuite quelques films de bonne facture qui ne sont pas resté dans les annales pour autant. Il collabore notamment à plusieurs reprises avec celui qui le dirigeait sur le tournage de « Rain Man », on peut citer « Sleepers » sorti en 1996, « Des hommes d’influence » en 1997 ainsi que « Spheres » sorti en 1998.

Il se met au service de quelques réalisateurs renommés durant ces années nonante tels que Warren Beatty pour Dick Tracy, Stefen Frears pour « Héros malgré lui », Costa-Gavras pour « Mad City » ou encore Luc Besson pour son adaptation du mythe de « Jeanne d’Arc ».

La fin de sa carrière commençant à se rapprocher, il traverse les années 2000 en roue libre en s’impliquant moins qu’avant dans la préparation de ses rôles, qui sont bien souvent des rôles de composition. On citera parmi ceux-ci « Le Maître du jeu » de Gary Fleder, « J’adore Huckabees » de David O. Russell, « Mon beau-père, mes parents et moi » et sa suite « « Mon beau-père et nous » où il tient le rôle du père de Ben Stiller et donne la réplique à un autre monstre sacré du cinéma : Robert De Niro.

Très discret depuis quelques années, Dustin Hoffman aura pendant longtemps écrit l’histoire d’un art pour lequel il n’était pas vraiment prédestiné. Par des choix de carrière peu conventionnels à ses débuts dans le monde du cinéma, il a su imposer sa griffe en mettant son talent aux services de réalisateurs parfois controversés.  

Très exigeant avec lui-même et avec les autres, il fait partie de cette race à part d’acteur prêt à tout pour s’imprégner d’un rôle pour lequel il s’est engagé. Qu’il soit dans la peau d’un collégien, d’un homme divorcé aux abois, d’un autiste ou encore d’un personnage haut en couleurs, il est à chaque fois d’une grande crédibilité, sans fausses notes, d’une justesse à toutes épreuves. Si ce n’est pas le premier citer au moment d’évoquer les acteurs mythiques, il n’en fait pas moins partie.

Damien Monami – Le 8 août 2018

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