Un Sicilien à New York

Martin Scorsese

À travers ses films, documentaires musicaux, les séries télé qu’il produit ou réalise, son travail de sauvegarde et de diffusion du cinéma mondial, Martin Scorsese ne cesse de nourrir une œuvre protéiforme. Qui, à son tour, ouvre la voie à toute une génération de réalisateurs.

Scorsese, c’est également un réalisateur sensible développant avec cohérence et continuité de nombreuses obsessions très personnelles.

  • Born in the city streets :

D’origine sicilienne, Martin Scorsese évolue dans ce qui sera aussi l’environnement de ses films : les quartiers populaires de Manhattan, Little Italy, entre autres. Après une expérience au séminaire en 1956 qui se conclut par un renvoi, il s’oriente vers des études cinématographiques. S’ensuivent diverses expériences, comme celle de monteur, mais la carrière de Scorsese prend son véritable envol avec « Mean streets » en 1973. Y sont déjà présents Robert De Niro et Harvey Keitel, acteurs fétiches du réalisateur comme Leonardo DiCaprio, qu’il retrouvera tout au long de son œuvre.

  • « Je ne veux pas être le produit de mon environnement. Je veux que mon environnement soit produit par moi. »

Qui tient ses propos de wannabe maître du monde ? Le sardonique Frank Costello, ponte de la mafia bostonienne sur plusieurs décennies, auquel Jack Nicholson prête dans « Les Infiltrés » avec ses faux sourires et qui, à la façon de plus d’un héros scorsesien, lors d’une scène liminaire, nous décrit en voix off de quoi est fait son quotidien tout en décochant quelques aphorismes définitifs sur sa vision (le plus souvent cynique) du monde.

« J’ai toujours rêvé d’être gangster », disait déjà dans une scène analogue le jeune Henry Hill des « Affranchis » (Ray Liotta). Beaucoup de personnages scorsesiens auraient pu endosser la formule : de Frank Costello à Howard Hughes (« Aviator »), de Henry Hill à Sam « Ace » Rothstein (Casino), un héros de Martin Scorsese, c’est souvent un personnage qui a longtemps rêvé d’être ce qu’il est devenu. Quelqu’un qui a accompli le prodige de plier la réalité aux dimensions de son rêve. Qui, dans des bouffées de surpuissance, pense s’être soustrait à tous à sa condition médiocre dans laquelle la société l’a collé. Surclassé, propulsé des bas-fonds au sommet, il peut, certes de façon toujours éphémère, croire ne plus être produit par son milieu mais pouvoir, tel le Créateur, le façonner à sa guise. La figure de prédilection du cinéma de Scorsese, c’est l’homme qui se prend pour un démiurge.

  • Le Top 10 de la rédaction :

Avec notre top 10, retour sur la carrière du metteur en scène pavée de chefs-d’œuvre. S’y dessine sur quarante ans un précis passionnant d’histoire de l’Amérique vue par le prisme de sa fange, ses marges, ses bandits et sa contre-culture.

10. « À Tombeau Ouvert » (1999) :

Deux ans après l’étrange blockbuster bouddhiste « Kundun », Scorsese rentre à la maison pour brosser le portrait nocturne et halluciné d’un ambulancier qui ravive forcément le souvenir de « Taxi Driver ». Si le film a été accueilli tièdement, quelque chose dans son kitsch spectral continue de nous hanter.

Un film aussi marquant que les derniers films de Fritz Lang ou de Jean-Luc Godard. Une œuvre trop souvent oubliée dans la filmographie du réalisateur qui mérite pourtant toute votre attention de par sa mise en scène virtuose et la brillante prestation de Nicolas Cage.

9. « Les Nerfs À Vif » (1991) :

« Les Nerfs À Vif » est le 13ème film de fiction de Martin Scorsese qui poursuit le virage vers le cinéma populaire, commercial et divertissant. Une œuvre qui dépeint un joli portrait psychologique dont Marty et Robert De Niro ont le secret avec le personnage de Max Cody, définition même de l’obsession.

Un long métrage qui concentre donc beaucoup de motifs émaillant la filmographie de Scorsese.

Psychologie, obsession, Robert De Niro, hommage orgueilleux, violence et déconstruction du mythe de la famille… Toutefois, sa force et sa limite est d’être un pur divertissement.

Au final, on retiendra surtout l’emblématique Max Cody/Robert De Niro, comme l’un de ces méchants vraiment méchants mais qu’on ne peut s’empêcher d’adorer.

8. « Casino» (1995) :

Parfois relayé au rang de pâle copie des « Affranchis », dont il pourrait aussi être une suite car les personnages principaux partagent plusieurs caractères communs à ceux des « Affranchis ». Pourtant « Casino » n’affiche pas le même degré de maîtrise que son aîné, mais y gagne peut-être un supplément d’âme. Scorsese épouse avec sa virtuosité un brin tape à l’œil l’artificialité de Vegas elle-même.

Saga mafieuse d’une extrême densité au souffle satirique mais aussi grand film politique, « Casino » porte la mise en scène scorsesienne à son plus haut degré de sophistication, entre mouvement perpétuel, perfection du cadre et un casting impeccable (Sharon Stone/De Niro /Pesci à un niveau d’interprétation hors norme).

7. « Le Loup de Wall Street » (2013) (notre critique) :

Farce d’une ampleur sans pareille sur la finance obscène portée par des acteurs habités (Di Caprio et Jonah Hill en tête), le film est de loin le plus drôle de son auteur.

Un biopic scorsesien inventif, décadent, ravageur et qui provoque par moments l’hilarité du spectateur mais aussi la peur et la réflexion que l’argent ne fait pas le bonheur. Ce n’est pas un chef d’œuvre plus une leçon de cinéma en termes de narration et de prouesse artistique.

6. « Gangs of New York » (2003) :

Le film présente une reconstitution étonnante des émeutes de New York qui ont ravagé la ville en 1863. C’était aussi la première fois que Scorsese travaillait avec DiCaprio, le coup d’envoi d’une longue collaboration et mutuellement enrichissante.

Une épopée à l’ampleur sidérante, à la direction artistique d’une richesse stupéfiante, portée par des personnages hauts en couleurs et la prestation inoubliable de Daniel Day-Lewis. Fascinant !

5. « Les Infiltrés » (2006) :

Martin Scorsese n’a pas reçu d’Oscar de « meilleur réalisateur » pour « Les Affranchis ». Il a été remporté par Kevin Costner pour « Danse avec les loups ». Il n’en a pas eu non plus pour « Taxi Driver » ni pour « Raging Bull ». Il remporte sa seule statuette pour « Les Infiltrés » en 2007.

Remake du polar hong-kongais « Infernal affairs », « Les Infiltrés » est un rêve pour tous spectateurs ! Une performance sans faille de Jack Nicholson en chef de la pègre de Boston maniaque et paranoïaque, ainsi qu’une prestation sensationnelle et toute en nuance de DiCaprio.

« Les Infiltrés » est le plus vibrant, excitant et revigorant film de Martin Scorsese depuis « Les Affranchis ».

4. « Raging Bull » (1980)

Sur une idée de De Niro, Scorsese filme la rédemption autodestructive du boxeur poids moyen Jake La Motta et signe un intense biopic et au fond très personnel car le cinéaste projette ses obsessions chrétiennes sur le long métrage. De Niro remporte l’Oscar et « Raging Bull » sera élu meilleur film de la décennie par les critiques américains. Un œuvre à voir pour la performance dantesque de De Niro.

3. « Shutter Island » (2010) :

Quatrième collaboration entre Leonardo DiCaprio et Martin Scorsese, cette adaptation du roman de Dennis Lehane est un film virtuose et une véritable claque soutenue par la prestation époustouflante de DiCaprio. Avec ce long métrage, le cinéaste impose une ambiance crépusculaire et nous amène à des volte-face spectaculaires, à de nombreuses reprises, nous bousculant au gré d’un scénario ténébreux qui réserve moult surprises.

Avec « Shutter Island », Scorsese joue avec les vrais visages de la démence, ébranlant toutes nos croyances, rappelant à nos mémoires les plaies les plus éprouvantes que l’humanité ne peut guérir.

2. « Taxi Driver » (1976) :

Film de la Palme d’or, de l’explosion à l’international aussi bien pour Scorsese que pour un De Niro encore une fois immense, « Taxi Driver » est aussi peut-être le plus saisissant portrait de New York de la filmographie du cinéaste, ville chérie ici dépeinte à travers sa fange.

Scorsese imagine le retour au pays d’un troufion US. Reconverti chauffeur de taxi schizo d’une New York en perdition, Travis Bickle se met en tête de nettoyer la cité de ses péchés. Le tableau le plus furieux de l’Amérique seventies.

1. « Les Affranchis » (1990) :

LE chef-d’œuvre du maître, « Les Affranchis » est un parfait cocktail de virtuosité narrative et de grandes performances dramatiques (le trio Ray Liotta, Joe Pesci, Robert De Niro). Ce petit précis fascinant de lifestyle mafiosi ouvrira la voie à David Chase pour créer « Les Soprano ».

Scorsese témoigne d’une effarante maîtrise dans l’ampleur du rythme, de l’écriture, de la mise en scène. Derrière l’incroyable fresque mafieuse et le décorticage des rouages d’une ascension dans la pègre italo-américaine, c’est une sorte de satire du star-system à laquelle se livre le cinéaste, qui culmine dans l’ultime scène où le personnage de Liotta réalise que sans les instruments de son pouvoir (argent, costumes clinquants et flingues) il n’est rien.

Au final, il est important de considérer Martin Scorsese à travers l’ensemble de sa carrière et non pas seulement quelques-uns de ses films. L’auteur développe ainsi avec une cohérence inouïe de nombreuses thématiques personnelles, tout en révolutionnant patiemment le 7e art par sa mise en scène coup de poing et immersive au service d’explorations psychologiques ou de divertissements riches et stimulants.

Julien Legrand – Le 17 novembre 2018

  • Ils auraient pu apparaître aussi :
  • « La Dernière Valse » (1978)
  • « Aviator » (2004) 
  • « Silence » (2016)
  • « Mean Streets » (1973)
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