Le Maître de L’Épouvante !

John Carpenter

On le répète souvent sur ScreenTune mais c’est pourtant une évidence : John Carpenter est l’un des plus grands maitres de l’histoire du cinéma de genre.

Au même titre que son modèle Howard Hawks ou en encore Alfred Hitchcock.

Un orfèvre du septième art à la filmographie bien remplie et qui fut une inspiration pour pas mal de réalisateurs.

Un metteur en scène souvent plagié, incompris voir même boudé par Hollywood et le public en salles. Un génie incompris, une figure à part du cinéma et un auteur engagé.

Et comme toute figure atypique, la carrière de « Big John » est parsemée de déceptions, de réussites, de nombreuses pépites que nous allons vous faire découvrir ou redécouvrir via notre TOP 10.

Entre succès et échecs, films indépendants, hommages à ses pairs et commandes de grosses majors, toutes ces œuvres se basent majoritairement sur deux axes descriptifs fondamentaux : soit un groupe ou une communauté aux prises avec un élément extérieur déstabilisant et menaçant, ou une figure solitaire confrontée à un environnement hostile. Des axes qui ont pourtant tous un point commun : une réflexion sociale et politique sur le monde qui nous entoure, le tout teinté de fantastique ou d’horreur.

Et s’il a choisi de dévouer la quasi-intégralité de sa filmographie au cinéma de genre, c’est pour mieux en utiliser sa violence inhérente, et exprimer sa vision beaucoup plus pessimiste (mais réaliste) de la nature humaine.

John Carpenter a commencé très tôt à s’intéresser au cinéma. À quatorze ans pour être exact, il réalisa ses premiers courts métrages avec la caméra que lui avait offerte son père.

Il intégra ensuite la prestigieuse USC, en Californie, dont il sorti diplômé en 1974.

Lors de ses études, il perfectionnera sa technique d’écriture, de montage, de réalisation, mais surtout de composition (son père, également musicien, lui avait appris les fondamentaux), ce qui va lui servir plus tard à composer la plupart des bandes originales de ses films.

Sa première réalisation, qui sera en même temps son travail de fin d’étude, « Dark Star », débarquera dans les salles en 1974.

Petite comédie noire conçue au départ comme un court (qui deviendra un long métrage grâce à l’appui financier du producteur Jack H. Harris), le film permettra au jeune cinéaste de se faire un petit nom autant que de faire ses armes (il en signe le script avec Dan O’Bannon, la mise en scène et la musique). Le début d’une sublime carrière selon nous.

  • Le Top 10 de la rédaction :

10. « Les Aventures de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin » (1986) :

Un flop retentissant et pourtant, il s’agit peut-être du long-métrage le plus « fun » de John Carpenter. Une aventure à la croisée des genres, parfaitement agencée, écrite et réalisée dans laquelle le cinéaste retrouve sa Muse : Kurt Russell qui incarne un gros bourrin à l’humour lourdingue, égoïste et macho. Un des récits les plus étranges et hilarants d’un héros réticent et de son ascension maladroite vers la victoire.

Carpenter intègre les codes du cinéma d’action asiatique (qu’il admire depuis longtemps) et s’en donne à cœur joie dans un mélange de styles improbable et détonant. La caméra virevolte, filmant les combats comme des chorégraphies et le spectateur n’a pas une minute de répit.

Une œuvre qui fait aujourd’hui office de précieux artefact d’une époque révolue.

9. « Invasion Los Angeles » (1988) :

L’un des films les plus politisés de « Big John » qui, sous couvert d’un pitch SF somme tout classique, mais qui par la force de son concept est un des meilleurs films du cinéaste.

Un long métrage d’invasion extraterrestre dépouillé, bricolé et frontal dans sa critique acerbe du pays de l’Oncle Sam et, plus directement sur la société de consommation.

L’Amérique y est décrite comme un pays profondément inégalitaire, prêt à abandonner sur le bord du chemin des populations entières, aux cotés desquelles Carpenter se place ouvertement.

Il signe avec « Invasion Los Angeles » un brûlot politique sur les effets pervers des années 80 par lequel il exprime tout le dégoût que lui inspire son pays. Une œuvre faite avec peu de moyens mais remplie d’ingéniosité.

8. « Assaut» (1976) :

« Assaut » est une relecture tendue et moderne de « Rio Bravo » de son modèle Howard Hawks, le sentiment d’être pris au piège et sans défense comme dans « The Thing ». Le film traite d’un lieutenant de police dont le commissariat (le fameux Central 13, comme le surlignera son excellent remake en 2004) est assiégé par un gang, qui le prive de téléphone et d’électricité. Ils sont complètement isolés, bloqués au milieu d’une ville, face à des assaillants non identifiés intelligents et retords.

Carpenter offre avec son premier vrai film une composition parfaite du plan et du découpage serré qui donne naissance à une tension inhabituelle, ; couplée à une audace narrative incontestable (personnages sommaires mais très typés, étirement du temps, scénario réduit à sa plus simple expression), il assoie durablement un style.

Le début de tout.

7. « Prince des Ténèbres » (1987) :

Le sujet du « Prince des Ténèbres » renvoie à des interrogations personnelles (réflexion sur le mal à l’état pur), sur la physique quantique et les théories autour de l’atome. Cette implication se ressent très bien dans un film sans humour et glacial, certainement le plus effrayant de sa filmographie.

Un film étrange, fascinant et claustrophobe. Une plongée en enfer asphyxiante qui se démarque par son refus du sensationnalisme mais aussi par sa capacité à en montrer énormément avec si peu. Un style épuré qui épouse parfaitement une tension rarement égalée.

Carpenter frappe fort en plongeant le spectateur dans une atmosphère malsaine, sorte de rêve dont on se réveille choqué par cette séquence de fin horrible et onirique. « Prince des Ténèbres » est un film pessimiste et désespéré, dans lequel le Diable s’incarne avec une terrible justesse. Un pur chef-d’œuvre !

6. « Fog» (1980) :

Dans un genre comme l’épouvante souvent tourné vers la surenchère, Carpenter fonde entièrement l’architecture de ses films sur la maîtrise et la suggestion afin de créer un choc salutaire chez le spectateur. Et après « Halloween », il tente de faire de même avec « Fog ». Sympathique péloche fantastique où le brouillard incarne une entité active et maléfique, un hommage marqué autant aux écrivains Edgar Allan Poe et H.P Lovecraft (ses auteurs favoris) qu’aux bandes dessinées horrifiques des années 50. Même s’il ne possède pas la puissance horrifique du long métrage de Michael Myers, celui-ci réserve tout de même quelques bons moments de frayeur dans lequel le sentiment d’anxiété suinte et s’infiltre comme le brouillard.

Le brouillard lumineux qui envahit régulièrement le cadre devient ici une métaphore astucieuse du fantastique selon Carpenter, un état intermédiaire entre le visible et l’invisible, une manifestation météorologique qui dissimule une essence maléfique. Le brouillard ne sert pas seulement à masquer l’avancée des spectres meurtriers, il symbolise également la mauvaise conscience de la collectivité.

Un long métrage qui malgré ses quelques défauts (dû en partie à son modeste budget) reste un classique sous-estimé et qui ressemble à une bonne histoire de fantôme racontée autour d’un feu de camp.

5. « L’antre de la folie » (1994) :

Troisième et dernier chapitre après « The Thing » et « Prince des Ténèbres » de sa « Trilogie Apocalypse », une série de films qui joue plus ou moins avec l’idée de la fin de toutes les choses sous une forme ou une autre.

Avec « L’antre de la folie », le cinéaste signe son meilleur film des années 90 porté par un excellent Sam Neill. Une œuvre qui fonctionne sur la suggestion et la mise en abîme tout en offrant une réflexion passionnante sur la peur et ses conditions de fabrication, comme si Carpenter s’interrogeait sur son propre univers.

Quelque-part entre l’univers de Lovecraft et celui de Stephen King, « L’antre de la folie » trouve sa propre voie et propose un récit tétanisant. Un vrai film effrayant, narrativement et visuellement ambitieux, maîtrisé jusque dans les moindres détails.

4. « Christine» (1983) :

Un film sur lequel il se retrouve par hasard et contre son gré. Et pourtant, le cinéaste signe une des meilleures adaptations de Stephen King et un nouveau film pour s’atteler à un de ses thèmes de prédilection : le Mal et ses incarnations les plus inattendues. Alors en pleine possession de ses moyens, Carpenter pouvait encore s’atteler à une histoire classique d’envoûtement et la rendre visuellement excitante par son remarquable sens du cadre et de l’espace. Un film qui n’a pas pris une ride. Pas même concernant ses spectaculaires effets-spéciaux.

Il est difficile de trouver un seul aspect qui ne brille pas par son expertise incroyable et son exécution. Que ce soit les effets de photographie inversée quand « Christine » entame ses autoréparations, la transition de Keith Gordon de garçon timide à petit ami abusif et un des plus grands scores de sa carrière.

« Christine » est une lente descente dans la folie et un modèle du genre.

3. « New York 1997 » (1981) et « Los Angeles 2013 » (1996) :

On ne pouvait pas séparer les deux aventures de Snake Plissken, la définition même du héros selon le cinéaste. Une vision subversive qui remet en cause la frontière classique entre le Bien et le Mal. Un « bad guy » cynique au passé trouble mais capable de défendre une cause qu’ils trouvent juste.

Les deux films ne vont pas l’un sans l’autre et le personnage de Snake Plissken, incarné par l’incroyable Kurt Russell, est encore plus charismatique dans le second volet.

Souvent imité, jamais égalé, « New York 1997 » est le premier film d’action à part entière de Carpenter. Il prouve que le cinéaste n’a pas besoin d’un Boogeyman pour faire monter la tension. Avec son compte à rebours de 24 heures, son action qui se faufile à travers la ville rendue aux criminels, son anti héros nihiliste au possible, archi iconique sous forme de western urbain, le film ne reprend que rarement son souffle. « New York 1997 » est d’abord un film réaliste, l’exemple parfait d’une utilisation intelligente des mécanismes du cinéma de genre détournés à des fins politiques et idéologiques.

Avec ces deux films, Carpenter montre au travers des yeux de Snake Plissken, une Amérique déliquescente et réactionnaire, dirigée par un Président à la fois lâche et belliciste. Un véritable discours politique, premier d’une longue série.

« Los Angeles 2013 » renvoie directement à la situation personnelle de Carpenter, bien au-delà de son rapport à « New York 1997 ». « Los Angeles 2013 » est en ce sens un vrai film d’auteur, jusque dans ses défauts. On le considère souvent comme un simple film d’action, ce qu’il est au départ, mais il recèle quelques éléments symboliques du cinéaste. Carpenter garde sa maestria, tout en jouant la carte de la dérision totale, ce qui donne au film un aspect décalé assez jouissif.

Comme son héros, Carpenter est fatigué et n’a plus la détermination nécessaire pour se renouveler ; et comme lui, il n’est finalement capable que de répéter la même mission 15 ans plus tard. Prévu pour être une suite, « Los Angeles 2013 » n’est finalement qu’une copie du précédent, comme si Carpenter avouait qu’il ne pouvait ou ne voulait en faire plus.

Les héros sont fatigués et lorsque à la fin, Kurt Russell usé, boitillant, s’adresse à la caméra (avec un joli bras d’honneur), c’est toute la colère et la lassitude du cinéaste qui s’exprime sur Hollywood et l’Amérique.

Deux grands films incompris !

2. « Halloween : La Nuit des masques » (1978) :

Il est difficile d’exprimer l’influence d’« Halloween » sur le genre horreur et sur le cinéma en général, et même si « Psychose » et « Le Voyeur » sont antérieurs à ce classique, c’est le fondement même du « slasher-movie ». Un film que tous les « Vendredis 13 » ont tenté d’être et qui a engendré un tel engouement pour le genre, que les imitateurs à base de vue subjectives, de psychopathes masqués et d’adolescentes peu farouches ont été innombrables.

« Halloween » a établi des normes qui ont rarement été égalées. Dès son introduction, le long métrage impose son ambiance de non-dits, de silence et de tension qui monte crescendo. Un plongeon effroyable dans la terreur et cette séquence d’ouverture en caméra subjective, où le spectateur découvre ébahi cet horrible meurtre à travers les trous d’un masque le soir du 31 octobre. Ajoutée à cette ingéniosité de réalisation, une musique angoissante, énigmatique et lancinante à l’image de son tueur, composée par Carpenter lui-même et vous obtenez tous les ingrédients pour créer la peur.

Un chef d’œuvre !

1.« The Thing » (1982) :

Détruit au box-office par le « E.T » de Spielberg (les américains préféraient un gentil alien cette année-là) John Carpenter a bâti sur l’ADN de ce vieux monster-movie de la guerre froide (et la musique lancinante d’Ennio Morricone) un suspense étouffant d’une maîtrise implacable qui confronte l’homme à son plus grand ennemi, la paranoïa. Sur le fond, il prend le parti de la radicalité, donnant au virus extraterrestre la forme métaphorique d’une maladie propre à l’Homme. La suspicion généralisée et l’absence de solidarité dans le groupe, renvoient une image de la nature humaine bien éloignée de celle traditionnellement décrite à Hollywood, ceci d’autant qu’il se refuse à tout happy-end.

« The Thing » est viscéral, il vous frappera directement dans les tripes. Une atmosphère terrifiante à mesure que son scénario machiavélique se dévoile. Plus qu’un simple combat perdu, c’est un déchaînement sadique qui se déroule sous nos yeux : un cou qui s’étire jusqu’au déchirement, un ventre béant aux dents acérées, des bras croqués à la moitié. Carpenter maîtrise son sujet à la perfection pour réveiller les terreurs enfouies grâce à une mise en scène redoutablement efficace et qui n’en montre jamais trop. Et il est impossible de surestimer le travail révolutionnaire (et primé) de « The Thing » en matière d’effets spéciaux, qui libère des créatures cauchemardesques hybrides de plus en plus bizarres, qui vous accompagneront dans tous vos cauchemars.

« The Thing » est une œuvre majeure du cinéma de genre parfaitement maîtrisée et efficace. Un film culte doublé d’une référence cinématographique qui prouve que John Carpenter manque énormément au cinéma d’aujourd’hui.

John Carpenter a clairement marqué le cinéma de genre de son empreinte. Même si ses films n’ont pas connu la consécration en salles à leurs sorties, ils sont aujourd’hui considérés comme des œuvres majeures du Septième Art.

Et pendant ce temps, les remakes pleuvent, preuve, s’il en était besoin, de son influence sur le cinéma contemporain et qu’il manque énormément.

« Big John », si tu lis ces lignes, il serait temps que tu reviennes !

Julien Legrand – Le 15 janvier 2019

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