V pour Vibrant !

V pour Vendetta

On l’avait déjà mentionné sur ScreenTune dans notre critique de « Watchmen » mais Alan Moore reste un auteur difficile d’accès et encore plus périlleux à adapter à l’écran.

D’abord parce que l’écrivain déteste toutes les adaptions de ses œuvres transposées dans les salles obscures et qu’il ne se cache jamais pour les critiquer. Ensuite parce que le savoir-faire de l’auteur à dépeindre des sujets denses et profondément ambigus est une tâche encore plus ardue à dépeindre en image pour un réalisateur ou un scénariste.

Pourtant Alan Moore et le Septième Art c’est une grande histoire d’amour jonchée de films comme l’oubliable « La Ligue des Gentlemen Extraordinaires », en passant par le divertissant « From Hell » mais surtout le merveilleux « Watchmen » et le non moins magnifique « V pour Vendetta ».

Ce dernier était la troisième adaptation des romans graphiques d’Alan Moore au cinéma. Une œuvre produite et scénarisée par les frères Wachowski (pas encore des sœurs à ce moment-là) tout juste sorti du succès de leur trilogie « Matrix ».  

Sorti en 2006 avec un budget estimé à 54 millions de dollars, « V pour Vendetta » aura connu un succès public mitigé auprès du public, ne rapportant au final que 132 millions de dollars dans le monde.

Pourtant ce long métrage longtemps fantasmé aura acquis au fil des années ses galons de film culte et de symbole, notamment pour le mouvement « Anonymous » et le printemps arabe.

Alors pourquoi l’œuvre réalisée par James McTeigue fait-elle aujourd’hui partie intégrante du paysage culturel ? Éléments de réponse…

Synopsis :

Dans l’Angleterre totalitaire du futur, Evey Hammond est une jeune femme qui devient malgré elle l’alliée d’un mystérieux combattant révolutionnaire.

Avant de se pencher plus en avant sur le long métrage, il est d’abord judicieux de revenir sur les grandes qualités de l’œuvre d’Alan Moore. Paru en 1981 dans le magazine anglais Warrior puis ensuite édité par Vertigo, maison d’édition rachetée depuis par DC Comics, « V pour Vendetta » sonnait comme une réflexion dense et brillante sur un système anarchique dans un hypothétique Royaume-Uni fasciste.

Grâce à sa puissance subversive et narrative, Moore y fustigeait le gouvernement de Margaret Thatcher et du danger imminent pour une population de privilégier la sécurité à la liberté. Pourtant, la révolution apportée par ce merveilleux ouvrage touchait autant le fond que la forme. En regardant plus attentivement la fluidité des traits sur les planches du dessinateur David Lloyd, on y perçoit une forte influence cinématographique.

Ce désir de combiner cinéma et dessin est tout bonnement admirable et jumelé à l’écriture dynamique de Moore, cela offre au comics un mélange détonnant qu’il était normal que les studios de production s’en emparent.

Et cependant comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, porter à l’écran un tel chef d’œuvre s’est avéré périlleux au point qu’Alan Moore a refusé de figurer au générique du film après avoir lu le scénario des frères Wachowski.

Nous n’allons pas revenir ci-après sur les grandes différences entre le roman graphique et le long métrage de James McTeigue mais force est de reconnaître que voir le film donne surtout très envie de (re)plonger dans l’œuvre originale.

Plus on relit « » le comics, moins on apprécie « V » le film. Néanmoins l’honnêteté qui transparaît de l’œuvre cinématographique est décelable et on y découvre un réel effort et une vraie générosité d’adaptation.

Plus d’une décennie après sa sortie, il est incroyable de constater que le film n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Une œuvre aux connotations politiques en adéquation avec notre époque faisant écho à nos propres angoisses d’une potentielle guerre nucléaire et bactériologique, l’abolition du libre-arbitre et de toutes formes de libertés.

En effet, si la société dépeinte dans le film fait partie d’une réalité « alternative », elle n’en demeure pas moins, très actuelle.

En ne reprenant que certains éléments essentiels de l’intrigue d’Alan Moore, les Wachowski offrent une allégorie post 11 septembre qui s’inscrit parfaitement dans notre époque contemporaine avec comme point d’ancrage la légitimité du terrorisme.

Est-il légitime en toute occasion ? Est-il le seul moyen d’affronter un régime totalitaire ? Un gouvernement possède-t-il tous pouvoirs sur ses citoyens ?

En effet, jamais un film n’aura aussi bien porté son nom. La vengeance étant le fil rouge d’une intrigue fouillée et recherchée, et à travers les actes du terroriste V, c’est le cri de détresse de toute une population épuisée de vivre dans le mensonge de son gouvernement qui résonne.

L’ambiance oppressante quasiment Orwelienne est parfaitement retranscrite par James McTeigue, celui-ci évite d’ailleurs le piège de nous offrir un film d’action hollywoodien classique, laissant plutôt le soin à son intrigue et à ses comédiens de plonger le spectateur dans une œuvre puissante tirant à balles réelles sur le pouvoir des médias et de la religion.

« V pour Vendetta » ne tombe jamais dans le piège de la démonstration facile dépeignant une société ressemblant étrangement à l’Allemagne des années 40 sans pour autant froisser son public. Le but de l’entreprise n’est pas la critique d’un régime en particulier mais plutôt les moyens possiblement utilisés pour le renverser. «Les peuples ne devraient pas avoir peur de leurs gouvernements. Les gouvernements devraient avoir peur du peuple.» est une phrase qui représente à elle seule le leitmotiv de la philosophie du film.

À travers cette démarche, le personnage de V représente à la fois la figure du terroriste mais aussi une victime devenue bourreau, un monstre combattant un monstre, une erreur qui ne fait pas partie de la solution mais du problème. Le passé doit mourir pour que le futur existe.

Un héros, un symbole du peuple, V est également une figure énigmatique hautement shakespearienne aussi extravagante que redoutable.

Un personnage remarquablement incarné par un Hugo Weaving (Elrond dans le « Seigneur des Anneaux » et l’agent Smith dans « Matrix ») complètement habité et dont on ne verra jamais le visage.

Un parti pris astucieux qui a pour but de montrer que quiconque pourrait prendre sa place et qui symbolise également l’horreur cachée du gouvernement. Un sentiment qui renforce l’ambivalence du justicier, qui de ce fait, devient l’incarnation de ce qu’il représente : un idéal, une idée… Et les idées sont à l’épreuve des balles.

Si le film doit beaucoup à ses comédiens, c’est aussi en partie grâce à une Natalie Portman incroyablement magnifique en Evey Hammond, à la fois le symbole et figure emblématique de ce peuple torturé.

L’actrice oscarisée pour « Black Swan » trouve ici un des plus grands rôles de sa carrière et offre une partition d’une rare justesse.

Le regretté John Hurt n’est pas en reste, l’acteur de « Elephant Man » est tout bonnement terrifiant dans la peau du Chancelier Adam Sutler. Sorte de clone britannique d’Adolf Hitler omniscient qui dirige d’une poigne de fer cet état totalitaire.

Malgré de grosses déviations par rapport au chef d’œuvre d’Alan Moore, « V pour Vendetta » n’en reste pas moins un excellent film. Sous ses allures de faux-blockbuster, rarement une œuvre n’avait aussi bien développé la frontière entre le bien et le mal. Le régime totalitaire et V sont liés de manière ambigüe, laissant la liberté et le libre-arbitre (la notion d’auto-réflexion étant omniprésente) au spectateur de se faire sa propre opinion des actes de chacun des protagonistes.

« V pour Vendetta » est une œuvre qui marque considérablement les esprits. Un long métrage qui foisonne d’idées graphiques et philosophiques. Une œuvre visuellement somptueuse qui combine subtilement allégories politiques, actions sanglantes et plusieurs moments cinématographiques renversants.

Un film qui capte son public par son impact idéologique et qui fournit plusieurs moments d’anthologie afin de diffuser parfaitement son message. Porté par des comédiens exceptionnels, « V pour Vendetta » est un film à voir absolument et qui vous incitera à plonger dans le fantastique chef d’œuvre d’Alan Moore pour en saisir toute l’essence. Puissant !

Note : 8,5/10

Julien Legrand – Le 7 mars 2020

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