La dernière tentation de Marty

The Irishman

L’arrivée d’un nouveau Scorsese sur nos écrans est toujours un événement tant le talent du réalisateur italo-américain fait l’unanimité. Avec le nombre de films cultes que composent sa filmographie, de « Taxi Driver » à « Shutter Island », en passant par « Raging Bull » et « Le Loup de Wall Street », chaque annonce d’un nouveau projet de sa part provoque l’engouement parmi les fans mais également dans les médias.

Si l’attente est déjà importante autour de ce nouveau film, elle s’en retrouve encore décuplée par la présence à l’affiche de pointures du cinéma comme Joe Pesci, sorti de sa retraite, Al Pacino, pour la première fois chez Scorsese, et surtout Robert De Niro qui retrouve enfin son mentor après 25 longues années, des retrouvailles qui font plaisir, leur binôme nous ayant offert son lot de chefs-d’œuvre dont on ne risque pas de se lasser tant ils font partie de la légende. Espérons que « The Irishman » suivra le même chemin que ces derniers.

Mais il y a fort à parier que ce sera le cas, Marty revenant à un de ses styles fétiches avec les films de gangster, un genre qui lui a toujours réussi et ce dès ses débuts derrière la caméra avec « Mean Streets », puis plus tard avec « Les Affranchis » et « Casino ». On ne peut que le souhaiter après les difficultés rencontrées durant la phase de production, initialement mis en chantier par la Paramount Pictures, qui finit par céder les droits pour raisons budgétaires. C’est finalement Netflix qui prit le relais pour notre plus grand plaisir. 

Ne reste plus qu’à confirmer les espérances placées en ce nouveau Scorsese.

Synopsis :

Cette saga sur le crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du 20e siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l’un des mystères insondables de l’histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa. Il offre également une plongée monumentale dans les arcanes de la mafia en révélant ses rouages, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique.

Ça y est ! Après des mois d’attente et d’espérance, le film le plus attendu de l’année (oui oui plus que « Star Wars » pour nous) débarque enfin sur nos écrans de… télévision (même s’il était déjà sorti dans plusieurs cinéma). « The Irishman » vient en quelques sorte clôturer ce que certains voient comme la tétralogie mafieuse de Scorsese, débutée en 1973 avec « Mean Street ».

Ce qu’on peut affirmer d’emblée, c’est que le long-métrage, inspiré du livre « I Heard You Paint Houses » de Charles Brandt, répond dans les grandes lignes aux attentes placées en lui. Il faut dire qu’il comporte tout ce qu’on aime du cinéma scorsesien, à savoir son sens du rythme, sa virtuosité narrative, des plans et mouvements de caméra dont lui seul a le secret, le tout étant magnifié par les musiques choisies avec audace tant elles collent parfaitement à l’action.

Mais ce qui rapproche les quatre films évoqués, y compris « The Irishman », et leur donne une identité presque commune, c’est la dimension intime, autobiographique que le cinéaste y a insufflé, si le crime organisé est le cœur du récit, celui-ci fait la part belle à la vie familiale et sociale du personnage central mais également narrateur : Frank Sheeran.

En parlant de famille, ce nouveau film permet à Martin Scorsese de se faire plaisir, et à nous aussi par la même occasion, en faisant appel à ses vieux frères d’armes, ceux qui l’accompagnent depuis le début de son immense carrière. Quel plaisir de voir Bob et Marty réunis à nouveau et ce pour la neuvième fois. De même pour Joe Pesci, qu’on attendait plus, mais qui a accepté de reprendre du service à l’appel de son ami, après plus de dix ans d’absence, et ce pour une quatrième collaboration. Sans oublier une autre figure de proue liée au cinéaste, un certain Harvey Keitel ; si sa présence fait plaisir à voir, il en résulte une légère déception, celle-ci se révélant plutôt anecdotique avec seulement trois scènes à son actif.

A ces acteurs d’exception vient s’ajouter une autre légende du cinéma en la personne d’Al Pacino, qui vient d’une certaine façon réparer une anomalie en jouant enfin sous la direction de Scorsese. Et de quelle manière ! Son interprétation du dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa est juste parfaite faisant de Pacino la véritable attraction du film. Il crève l’écran dans la peau d’un des hommes les plus puissants d’Amérique à l’époque, il nous sort une prestation digne de ses plus belles heures, on retrouve le charisme qui était sien avec sa voix rauque, son regard noir et perçant. Il déclame son texte comme un beau diable avec une énergie communicative, prouvant qu’il en a encore sous le capot. C’est bien simple, le film démarre réellement lorsqu’il apparaît enfin après une demi-heure de film, une première (et probablement dernière) réussie sous la direction de Scorsese qui fait plaisir à voir.

Face à cette fougue, on a Robert De Niro, son alter-ego, qu’on retrouve avec joie dans un rôle à la mesure de son génie. Son interprétation toute en retenue de Frank Sheeran est excellente, son meilleur rôle depuis « Heat », il y a plus de vingt ans. Il allie avec brio justesse et sobriété mais se révèle également touchant lorsqu’il apparait vieilli, chose à laquelle il ne nous a pas habitué jusqu’à présent. 

Ne négligeons pas la présence de Joe Pesci dont le personnage, Russell Buffalino, est essentiel dans le déroulement du récit. On ne l’attendait pas forcément dans un rôle majeur mais force est de constater que son talent est resté intacte malgré son retrait du monde du cinéma : Il est surprenant de sagesse dans ce rôle à contre-emploi, avec ce personnage calme et mesuré, aux antipodes des gangsters sadiques et violents qu’il incarnait dans « Les Affranchis » et « Casino ».

Un trio d’acteur d’exception qui assure le spectacle avec classe pendant 3h30 malgré leur âge avancé. Ils culminent à 231 ans à eux trois (308 si on ajoute Marty) mais qu’importe, quand on a du talent c’est pour la vie. Et on peut vite se rendre compte du respect mutuel que les trois hommes se vouent, on ressent une réelle alchimie entre eux. On ne peut que se délecter de voir De Niro et Pacino à nouveau réunis après leur face à face mystique dans le « Heat » de Michael Mann. Chaque apparition commune des deux acteurs provoque les mêmes frissons que 24 ans plus tôt malgré le temps qui passe et les rides qui sont à présent bien visibles sur leur visage.

Ce qui nous amène à évoquer le rajeunissement numérique, une des pierres angulaires du film, étant donné que le parcours de nos héros s’étend sur plusieurs décennies. Démocratisée par le brillant « L’Étrange histoire de Benjamin Button », dans lequel Brad Pitt vivait une existence inversée, cette technologie appelée de-aging est ici bien moins convaincante. Si ce procédé s’est démocratisé, il se solde malheureusement par un échec dans « The Irishman » avec un résultat peu abouti. Si ça ne choque pas tellement en ce qui concerne Al Pacino, la donne est différente pour ses deux comparses, surtout De Niro (le plus rajeuni des trois) dont le visage semble figé alors que leurs mouvements corporels ne sont pas ceux d’un homme de trente ou quarante ans.

Fort heureusement, ce gros point noir ne terni en rien la qualité du film, d’autant que les acteurs retrouvent assez vite leur âge réel. Au final, seule la première demi-heure est entachée par ce défaut, certes important, mais qui ne gâche en rien notre plaisir, on passe rapidement à autre chose.

Car « The Irishman » est un grand film, un de ceux qu’on rangera dans la catégorie « culte » d’ici quelques années. Et ça, il ne faut pas attendre bien longtemps pour le comprendre : dès l’introduction, on retrouve tout ce qui a fait la réputation de Scorsese. Rien que l’entrée en matière est déjà d’une grande richesse avec un long plan séquence qui nous mène d’un couloir de maison de repos jusqu’à la cantine avant de s’approcher d’un fauteuil roulant occupé par un pensionnaire, filmé de dos, qui n’est autre que De Niro, vieilli par le maquillage cette fois, le tout sur une musique dont il a le secret : « In the Still of the Night » des Five Satins qui vient magnifier une scène déjà bien fichue à la base. 

Cette ouverture n’est pas sans rappeler celle des « Affranchis », surtout lorsque le vieux Frank Sheeran commence à raconter l’histoire qui est la sienne à la manière du jeune Henry Hill (Ray Liotta) dans le film sorti en 1990 avec la fameuse réplique « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster ». La différence étant qu’il s’agit ici d’un homme qui arrive au bout du chemin et dresse le bilan de sa vie tandis qu’Henry Hill, lui, vit les événements qu’il décrit. Toujours est-il que les talents de conteur de Scorsese sont restés intacts.

Tout au long du film, le réalisateur du « Loup de Wall Street » multiplie les plans-séquences, les pano-travellings, les plans fixes sur les visages, etc. avec toute la maestria et la virtuosité qu’on lui connait, le côté survolté de ses précédent films mafieux en moins. On sent bien qu’il cherchait surtout à se faire plaisir en tournant ce film, se permettant certaines longueurs peu habituelles dans son chef.

Cela n’empêche que « The Irishman » comporte tout ce qu’on espère retrouver dans un film sur la mafia, le côté politique en plus cette fois-ci. L’ascension des personnages, les alliances qui se font et se défont, les affaires de pognon, les complots et manigances qu’on devine aisément par les regards filmés en gros plans, puis évidement les trahisons et les meurtres, bien que moins violent qu’auparavant, on est loin des effusions de sang à la Travis Bickle dans « Taxi Driver ».

Mais ce qui donne tout son crédit à ce film, et aux autres films de gangster signé Scorsese, c’est le côté humain qu’il leur confère et en ce sens, « The Irishman » est le plus efficace. A certains égards, on est face à un drame familial. L’ultime demi-heure touchante et bouleversante, dans laquelle est évoquée la relation détruite de Frank Sheeran avec ses filles, va dans ce sens et est finalement toute aussi intéressante que l’intrigue politico-mafieuse. 

A l’instar de Clint Eastwood avec « La Mule », notre ami Marty nous livre ce qui ressemble à un film testamentaire au crépuscule de sa vie. Un film empreint de nostalgie et de mélancolie dans lequel il convoque ceux qui ont fait sa légende, non sans leur rendre un hommage appuyé, et brasse tout azimut les thèmes qui lui sont chers. 

Par son côté beaucoup plus calme et dont la violence n’est pas aussi présente que ce à quoi on s’attendait lorsque fut annoncé un nouveau film de gangster réalisé par Martin Scorsese, « The Irishman » déconcerte.  Bien plus qu’un film de mafia, c’est également une satire touchante et déchirante sur le temps qui passe et sur l’image qu’on laisse à ses proches. Une fresque douce et amère, non sans une pointe d’humour, porté par des vieux briscards toujours au top malgré le poids des âges.

Un coup de maître réalisé par Netflix qui trouve enfin sa perle rare et produit un film qui en vaut la chandelle. Il faut dire qu’avec Scorsese aux manettes, la firme américaine ne prenait pas trop de risques. Néanmoins, un film de cette envergure, réalisé par un cinéaste légendaire qui plus est, aurait mérité d’être diffusé dans les salles de cinéma du monde entier et non sur une plateforme de streaming.

« The Irishman » est un film aussi palpitant qu’émouvant qui s’inscrit dans la plus pure tradition du cinéma de Scorsese. Il s’agit sans conteste d’un des meilleurs films de l’année, voire de la décennie, un film digne des espérances malgré l’une ou l’autre imperfections, et qui aura forcément sa place dans le panthéon de son réalisateur.

Note : 8,5/10

Damien Monami – Le  29 novembre 2019

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