Cuban Paradise

Scarface

Le 8 avril 1984 se tient à la Third Street Elementary School de Los Angeles la quatrième édition des Golden Raspberry Awards, cérémonie plus connue sous le nom de Razzie Awards, qui récompense chaque année, le jour précédant celle de la remise des Oscars dont elle est le contre-pied, le pire de ce que l’industrie hollywoodienne a pu offrir aux spectateurs américains l’année précédente.

Parmi les nominés, prétendant au sacre bien peu convoité, figurent notamment les comédiens Lou Ferrigno, Linda Blair, Louis Gossett Jr. et Pia Zadora, ainsi que les réalisateurs Joe Alves pour « Jaws 3-D », Hal Needham pour « L’as de cœur » avec Burt Reynolds, ainsi que… Brian De Palma pour « Scarface » ! Si c’est finalement Peter Sasdy qui décroche le Razzie du pire réalisateur pour son film « The Lonely Lady », la présence de Brian de Palma peut surprendre aujourd’hui tous ceux qui considèrent le cinéaste comme une figure essentielle du cinéma mondial, grâce notamment à « Phantom of the Paradise », « Carrie », « Pulsions », « Blow Out », « Body double », « Les incorruptibles » et, tout naturellement… « Scarface ».

Synopsis :

Antonio et Manny sont des malfrats expulsés par le régime communiste cubain. Arrivés à Miami, ils se frayent un chemin dans un nouveau monde criminel.

Alors que « Scarface » apparaît aujourd’hui comme un film culte qui bénéficie d’une aura indiscutable, tant chez les critiques que chez les spectateurs, toutes générations confondues, sa sortie américaine en décembre 1983 fut pourtant l’objet de réactions très négatives, tant lors de son avant-première, où de nombreux spectateurs quittent la salle (à la notable exception de Scorsese, admiratif), que de la part des journalistes spécialisés, qui dénoncent (à de très rares exceptions près) le langage vulgaire et la violence extrême du film. Dans le même temps, la communauté cubaine se mobilise de son côté afin de dénoncer le portrait fait par le cinéaste de leur « compatriote », craignant d’être victime d’amalgames et d’être stigmatisée par l’opinion publique.

Car l’histoire prend source au tout début des années 80, lorsque Castro, dans un faux-semblant d’élan démocratique, autorise les opposants qui le souhaitent à quitter son île. Il en profite en réalité pour envoyer vers les États-Unis des criminels et des malfrats devenus indésirables dans son pays. Parmi ceux-ci figure Antonio « Tony » Montana, qui se met à vivre son rêve américain lorsqu’il débarque sans rien à Miami. A sa façon, car il va rapidement construire un empire en devenant un puissant trafiquant de drogue…

De Palma, auréolé du succès de « Blow Out », offre ici un véritable film coup de poing, nourri d’une violence crue et brutale qu’il esthétise à l’extrême, servi par une brillante bande musicale signée Giorgio Moroder.

Le cinéaste ne devait pas réaliser le film à l’origine. Lorsque Pacino s’investit dans le projet, il le développe dans un premier temps avec le producteur Martin Bregman. Sidney Lumet est initialement embauché pour diriger le film, mais est finalement remplacé par De Palma, qui engage Oliver Stone pour écrire le scénario. Stone réinvente le mythique film éponyme réalisé par Howard Hawks en 1932, dans lequel Paul Muni incarnait Tony Camonte, personnage directement inspiré d’Al Capone et qui fut lui aussi immédiatement victime de violentes critiques qui lui reprochaient la glorification du gangster.

Al Pacino livre ici une performance tout-à-fait impressionnante. Il transcende l’écran dans la peau de ce truand flamboyant, bavard, brutal et parano. Si le film est aujourd’hui indissociable de son comédien principal, il faut noter que le rôle-titre devait à l’origine être tenu par Sylvester Stallone, celui-ci devant en outre en cosigner le scénario avec Oliver Stone, faisant de Tony Montana un flic corrompu et drogué… Le tournage de « Staying Alive» le détourna (heureusement) du projet. Robert De Niro, lui aussi sollicité, refusa quant à lui le rôle de Tony Montana

Face à Pacino, Brian De Palma propose un casting audacieux, en confiant tout d’abord le rôle du comparse de Tony, Manolo « Manny » Ribera, à Steven Bauer, dont les origines cubaines et l’impressionnante audition passée devant le réalisateur firent rapidement l’unanimité, alors que John Travolta était initialement pressenti pour ce rôle. Robert Loggia incarne avec justesse et conviction le rôle de Frank Lopez, un caïd de la pègre sur le retour, alors que F. Murray Abraham, dont la carrière est pour le moins laborieuse à l’époque, est engagé pour tenir le rôle d’Omar Suarez. C’est d’ailleurs pendant le tournage du film que ce dernier reçoit le scénario d’« Amadeus », pensant dans un premier temps n’y tenir qu’un second rôle et qui lui permettra finalement, grâce à une performance saisissante dans la peau d’Antonio Salieri, de décrocher l’Oscar du « meilleur acteur ».

Michelle Pfeiffer illumine littéralement l’écran de sa beauté cristalline dans la peau d’Elvira Hancock, l’épouse du truand. C’était pourtant loin d’être une évidence pour le réalisateur qui refusa même dans un premier temps de l’auditionner, refroidi par l’accueil public et critique de « Grease 2 ». Martin Bregman (qui rêvait à l’origine de voir Glenn Close dans le rôle) parvint à convaincre De Palma de reconsidérer sa position. Michelle Pfeiffer finit par décrocher le rôle, alors qu’une multitude d’autres comédiennes avaient été envisagées, parmi lesquelles figuraient Rosanna Arquette, Jennifer Jason Leigh, Melanie Griffith, Kim Basinger, Kathleen Turner, Jodie Foster, Brooke Shields, Geena Davis, Carrie Fisher, Kelly McGillis ou encore Sharon Stone.

Le tournage s’est étalé sur une durée de huit mois, de novembre 1982 à juillet 1983, à Miami, Key Biscayne et Davie (Floride), à New York ainsi qu’à Santa Barbara, Los Angeles, Montecito et Torrance, ainsi qu’aux Studios Universal (Californie). Pour l’anecdote, on notera que Steven Spielberg, de passage sur le plateau au moment du tournage de l’apocalyptique scène finale, en profita pour assurer le cadre derrière l’une des caméras.

Si l’accueil initial du film fut mitigé, les critiques l’ont cependant rapidement réévalué, le considérant comme un film important, dont l’impact a marqué, non seulement l’histoire du cinéma, mais aussi plus largement plusieurs générations dont l’univers n’a a priori rien de commun avec celui de Tony Montana. « Scarface » est devenu l’objet d’un culte dans la culture pop, dans le rap et le hip hop, ainsi que dans les comic books, les émissions de télévision et les jeux vidéo. Le film reçoit toujours aujourd’hui un écho favorable dans bon nombre de banlieues où certains jeunes, plongés dans la précarité et la désillusion, trouvent en Tony Montana, fruit de l’immigration, une raison d’espérer, un modèle d’inspiration qui, malgré son statut d’assassin, apparaît comme un bandit d’honneur, tentant pour les uns de s’en sortir grâce une volonté de fer, parvenant pour les autres à concrétiser ses rêves de puissance.

Au-delà des controverses, des effets de mode et des interprétations plus ou moins pertinentes tant sur sa forme que sur son fond, « Scarface » demeure bien, à l’épreuve du temps et de manière indiscutable, une œuvre majeure, puissante et inoubliable.

Note : 8/10

Vincent Legros – Le 26 décembre 2019

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