Carrey VIP

The Truman Show 

En 1998, les shows 24h sur 24 n’en sont encore qu’à leurs balbutiements, pas encore de « Star Academy », de « Love Story » ou des « Anges de la téléréalité ».

Amélie Nothomb n’a pas encore écrit son livre « Acide Sulfurique » qui dénonce les errements de la téléréalité, mais un certain George Orwell avait déjà avec « 1984 » offert une vision pessimiste du futur dont la référence « Big Brother is watching you » allait marquer à tout jamais le monde culturel.

« Big Brother » justement devient en 1999 la première émission qui espionne des anonymes H24 aux Pays-Bas. Pourtant l’œuvre qui nous intéresse aujourd’hui est « The Truman Show » de Peter Weir (« Le cercle des poètes disparus ») conte d’anticipation porté par Jim Carrey sur le concept de téléréalité, véritable phénomène culturel de l’époque jouissant toujours d’une belle cote d’amour auprès du public.

Mais pourquoi ce film a-t-il clairement marqué les années 90 et offert à Jim Carrey le seul Golden Globe de sa carrière ?

Synopsis :

Truman Burbank mène une vie calme et heureuse. Il habite dans un petit pavillon propret de la radieuse station balnéaire de Seahaven. Il part tous les matins à son bureau d’agent d’assurances dont il ressort huit heures plus tard pour regagner son foyer, savourer le confort de son habitat modèle, la bonne humeur inaltérable et le sourire de sa femme Meryl. Mais parfois, Truman étouffe sous tant de bonheur et la nuit l’angoisse. Il se sent de plus en plus étranger, comme si son entourage jouait un rôle. Pis encore, il se sent observé.

En 2019, « The Truman Show » est une œuvre qui pourrait paraître complètement banale et démodée. L’histoire d’un homme qui vit dans un monde où le « Big Brother » qui l’observe jour et nuit n’est pas un dictateur démiurge, mais bien des téléspectateurs américains, un sujet vu et revu à notre époque désormais.

À l’heure actuelle, les programmes de téléréalité sont en effet quotidiens et les réseaux sociaux omniprésents permettent à n’importe qui de raconter sa vie au monde entier.

Pourtant même si le message du film date un peu, la nostalgie de revoir une œuvre qui joue la carte de la satire mélo dotée d’une esthétique rétro reste un beau moment de cinéma.

Avec « The Truman Show », Peter Weir signe le deuxième plus gros succès de sa carrière après le somptueux « Witness » avec Harrison Ford. Le film va aussi consacrer le réalisateur/scénariste Andrew Niccol comme nouvelle coqueluche d’Hollywood après le succès de son premier film « Bienvenue à Gattaca » avec Ethan Hawke et aussi prouver que Jim Carrey n’est pas juste qu’un acteur comique mais qu’il peut aussi être incroyablement touchant dans un rôle dramatique.

Mais que nous raconte vraiment le duo Niccol/ Weir avec l’histoire de Truman Burbank ?

L’une des premières clés de compréhension de l’œuvre se trouve d’ailleurs dans le nom du personnage interprété par Jim Carrey.  Son prénom d’abord, puisqu’il est le seul personnage à ne pas jouer la comédie ou mentir tout au long de l’histoire, un véritable « true man » (un homme tout simplement) dans l’immense machination qu’est le « Truman Show ».

C’est pourtant au niveau du nom de famille qu’il faut y voir un certain symbolisme, un nom donné au premier enfant adopté de l’Histoire par une compagnie (dans celle du cinéma également) qui intrigue ici : Burbank.

Burbank renvoie à une ville du comté de Los Angeles dans laquelle se trouve notamment les sièges et studios de Disney, la Warner Bros, ou encore le groupe multimédia NBC.

Si dans l’imaginaire collectif, on rattache la Cité des Anges au panneau d’Hollywood pour son aspect de capitale mondiale du divertissement et des médias, c’est en réalité dans cette petite bourgade que la majorité de la production « hollywoodienne » se joue depuis des années.

Un film qui contient de nombreuses réflexions sur l’emprise des médias et une belle mise en abîme du cinéma dont Hollywood est la principale cible.

Un contexte propice à discerner l’artifice, tout en imitant un phénomène devenu monnaie courante.

C’est justement en réalisant l’entière artificialité de son environnement quotidien que Truman, seul individualité authentique au milieu d’éléments de décors et de comédiens, comprendra que son but existentiel est de quitter la fiction pour regagner la réalité.

Un quotidien romancé à l’extrême qui se confronte à une fiction cherchant de plus en plus le réalisme à tout prix, dans une croissance vers le sensationnalisme qui doit répondre à la sacro-sainte loi du marché de l’audimat, du Box-Office ou du « like » (dans une version plus contemporaine).

Si Peter Weir a choisi le retour à la réalité comme une finalité optimiste pour le parcours existentiel de Truman, la représentation artificielle/réelle n’implique pas forcement la même trajectoire émancipatrice pour les spectateurs du film ou de l’émission. Le monde artificiel dans lequel a grandi Truman ressemble à une image d’une « american way of life » béate et tranquille. Tout sonne comme un slogan de publicité vintage, dépeignant la vie d’un homme moyen comme un bonheur stable et sans ambition.

Dès l’ouverture en forme de faux générique du fameux show TV jusqu’à sa scène finale, le spectateur est bombardé par une mise en scène de propagande. Ce que le cinéaste montre aux téléspectateurs va constamment les interroger sur ce qu’ils regardent.

En multipliant les angles de prises de vue et les mouvements de caméra improbables, Weir ne fait pas que caricaturer les codes télévisuels de l’époque à l’aide de plusieurs artifices comme le zoom/dézoom issus des reportages, les travelings panoramiques des sitcoms ou encore par des choix de cadres directement inspirés du monde de la publicité.

En déplaçant l’esthétique « télévisuelle » à laquelle le spectateur est habitué quotidiennement dans un cadre cinématographique, Weir crée un sentiment de malaise palpable face à l’artificialité de ce monde construit de toutes pièces.

Peter Weir a d’ailleurs failli interpréter le personnage de Cristof, rôle tenu finalement par Ed Harris. Une idée mûrie dans le but de faire découvrir les coulisses de l’émission, comme si le cinéaste invitait le spectateur sur le plateau de son propre film pour lui expliquer les codes de sa mise en scène (poussant ainsi le vice du méta à son paroxysme) et le but recherché par tel mouvement de caméra ou telle réplique. C’est une belle démonstration à la limite de l’absurde sur la manipulation que produit la mise en scène.

Grâce à sa sobre fin (que nous tairons ici), le film a d’ailleurs l’intelligence de critiquer sa propre écriture, celle-ci ne conclut pas le parcours de son protagoniste mais s’attaque plutôt aux spectateurs du show (et par extension au public du film).

Démonstration cynique au possible qui dessine une critique acerbe d’un système pourri de l’intérieur et qui prouve la volonté du spectateur passif à ne jamais se remettre en question.

Par cette conclusion, le film s’impose comme une belle ode à l’esprit critique.

« The Truman Show » est cependant une œuvre qui brasse de nombreuses thématiques plus élaborées que la « simple » critique de la téléréalité, notamment par sa relecture déguisée et pervertie de la Bible (son créateur l’observant de la Lune, etc), la fausse découverte du nouveau monde (le bateau de Truman se nomme le « Santa Maria » comme celui de Christophe Colomb) ou encore des thèmes chers à Frank Capra (« La Vie est Belle ») comme l’individu qui fait face à la société et la soif de reconnaissance.

Une subtile critique de l’« American Dream » portée par une bande sonore touchante et élégante de Burkhard Dallwitz. Une œuvre qui doit également beaucoup à son casting impeccable, Jim Carrey signe la meilleure performance de sa carrière. Une interprétation d’une justesse déchirante qui lui vaut d’ailleurs le Golden Globe du « meilleur acteur dans une comédie dramatique ». À ses côtés, Ed Harris est impérial dans son rôle de showrunner de l’émission, lui aussi auréolé d’un Golden Globe.

« The Truman Show » est un pamphlet terrifiant sur la puissance de la télévision et qui n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Une œuvre prophétique soutenue par la prestation d’un Jim Carrey bluffant et la réalisation, d’un Peter Weir au sommet de son art.

Aujourd’hui encore, le propos du film interpelle, les réseaux sociaux comme internet malmènent et menacent toujours autant la vie privée. Truman nous avait pourtant prévenu …

Note : 8,5/10

Julien Legrand – Le 3 mars 2019

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