L’enfer, c’est les autres !

Le Diable, tout le temps

À une époque où le pays de l’Oncle Sam fait face à ses vieux démons et où un fossé ne cesse de se creuser entre les classes, le réalisateur d’origine brésilienne Antonio Campos dresse le portrait d’une Amérique profonde gangrénée par la pauvreté, la violence et une foi outrancière avec son film  « Le Diable, tout le temps », produit par Netflix.

Avec cette adaptation du roman éponyme de Donald Ray Pollock au succès fulgurant, celui à qui l’on doit l’excellente série « The Sinner », poursuit son introspection de la nature humaine. Il signe un thriller très sombre, presque macabre, porté par un casting ambitieux composé principalement des stars montantes d’Hollywood dont un Tom Holland qui ne  cesse d’impressionner et un Robert Pattinson omniprésent.

Une œuvre aussi trash qu’ambitieuse, âme sensible s’abstenir.

Synopsis :

Dans une petite ville perdue d’Ohio, Willard Russel, un homme désespéré tente le tout pour le tout afin de sauver sa femme mourante. Il se tourne vers la religion. Ses prières vont petit à petit s’apparenter à des sacrifices dont Arvin, le fils du couple, pourrait être l’offrande ultime…

L’Amérique est un beau pays peuplé d’imbéciles, il suffit de voir son actuel président pour s’en convaincre, un pays où garder un flingue dans un tiroir de sa cuisine est « normal », un pays où une bonne partie de la population pense que la terre est plate mais surtout un pays où la religion tient une place considérable avec des croyances fortement ancrées.

On entend souvent la phrase « God Bless America » alors que la devise même du pays est « In God We Trust », c’est dire à quel point l’église est ancrée dans les mœurs, plus encore dans les milieux défavorisés, notamment dans les États sudistes du pays où se déroule l’intrigue du film.

Mais ici, la religion à quelque chose de malsain, elle exacerbe la fatalité d’une couche de la société à la lutte avec ses démons , meurtrie par la guerre et la culpabilité, teintée de violence, de superstitions et où les rites sataniques côtoient les sermons de pasteurs. Un peuple qui ne parvient pas à se dépêtrer de la misère et du spiritisme omniprésent dans ce patelin maudit.

Mais le cinéaste ne se contente pas de nous présenter un tableau morbide et sa galerie de désaxés. Il pousse son introspection bien plus loin que la simple violence ; incarnée ici par cette scène d’un père qui, avec une agressivité démesurée montre à son rejeton comment se faire respecter ; et se demande plutôt comment trouver une échappatoire à un avenir incertain lorsqu’on est enraciné dans un milieu néfaste et fanatique. Campos s’interroge sur la notion de filiation : en quoi les valeurs qui nous sont inculquées ainsi que les actions de nos aïeuls ont un impact sur notre personnalité et sur notre capacité à suivre notre propre voie plutôt que celle toute tracée.

« Le Diable, tout le temps » porte un regard juste sur cette communauté désabusée. sans jamais tomber dans la surenchère. Le réalisateur évite l’écueil de la bien-pensance, il n’est jamais moralisateur avec des personnes nourris de pulsions sordides à qui il confère pourtant une troublante humanité qui les rendrait presque touchant.

À cet égard, il faut dire qu’il est bien aidé par d’excellent acteurs : à commencer par Tom Holland, l’interprète de Spider-Man démontre tout son potentiel avec une facette nettement plus sombre de son jeu, il impressionne dans le rôle du brave prêt à tout pour s’émanciper de la misère. À ses côtés, son partenaire dans « The Lost City of Z », l’insatiable Robert Pattinson livre une prestation endiablée dont émane la malveillance, son personnage n’est pas sans rappeler celui de Robert Mitchum dans le fantastique « La Nuit du chasseur ».  Le reste du casting est au diapason, Bill Skarsgård est aussi inquiétant qu’en Grippe-Sou ; Riley Keough et Jason Clarke forment un duo de tueurs digne de « Bonnie and Clyde » ; on retrouve également Sebastian Stan (Bucky dans « Captain America ») dans le rôle du shérif Lee Bodecker, normalement dévolu à… Chris Evans.

Cette profusion de personnages placés dans des temporalités différentes rend par moment le récit difficilement lisible, on a parfois l’impression d’assister à un cortège de névrose tant les portraits d’âmes en peine se succèdent à un rythme effréné dans ce paysage inquiétant à la végétation luxuriante.

La noirceur du récit se reflète dans l’ambiance générale du long métrage, la photographie oscille entre ténèbres et pâles éclairages comme pour souligner le caractère ambivalent de ces malheureux qui cherchent la lumière par la souffrance. Par son approche sobre et discrète, « Le Diable, tout le temps » s’inscrit dans une veine classique propre au cinéma américain d’après-guerre et ses polars noirs.

L’auteur du roman, Donald Ray Pollock est lui-même influencé par les plus grands auteurs « noir » comme William Faulkner (« Le bruit et la fureur »,…) ou Cormac McCarthy (« La Route », « Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme »,…) et cela se ressent dans son récit.

C’est d’ailleurs ce dernier qui officie en voix-off tout au long du film et accompagne de son timbre guttural les protagonistes en partageant les pensées des personnages et en résumant leurs histoires. Il confère au film une atmosphère de conte et permet d’épaissir son contenu.

Un reproche qu’on pourrait faire à la réalisation d’Antonio Campos, c’est que malgré sa grande noirceur, on ne fait qu’effleurer l’horreur, on sent qu’elle est omniprésente dans cette ville mais on en est tenu à l’écart. En ce sens, le réalisateur n’a semble-t-il pas été au bout de ses idées comme a pu le faire une série comme « True Detective » qui dans sa première saison n’a pas eu peur de nous montrer le gore de front. Ici, malgré les atrocités commises à l’écran, on ne ressent pas vraiment de malaise.

On a souvent reproché à Netflix de produire des films bien en-deçà de ses séries, souvent excellentes, mais depuis quelques temps, la tendance semble s’inverser avec des réalisations comme « Roma », « The Irishman » ou encore « Marriage Story » dont les qualités sont indéniables.

À ces récents succès, on peut désormais ajouter « Le Diable, tout le temps ». Si ont n’est pas face au chef-d’œuvre annoncé, le film d’Antonio Campos pose un regard sombre et pertinent sur un pays désabusé, dont la classe pauvre se raccroche à la religion avec un dévouement sans borne, proche du fanatisme, dans l’espoir de s’en sortir. Un portrait peu reluisant mais finalement proche de l’image qu’on s’en fait actuellement.

Une fable ténébreuse qui dépeint les plus bas instincts humains, contée et incarnée à merveille.

Assurément un des meilleurs films Netflix !

Note : 8/10

Damien Monami – Le 20 septembre   2020

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