La renaissance d’un mythe

Blade Runner 2049

Il y a 35 ans, sortait sur nos écrans un film qui a eu un impact indéniable sur la science-fiction, le cinéma et dans une plus large mesure la culture, « Blade Runner ». Inspiré du roman de Philip K.Dick : « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? », Ridley Scott est alors au sommet de son art après avoir réalisé en 1979 « Alien : le huitième passager » et signe avec « Blade Runner » une œuvre existentielle magnifique et inégalée. Le réalisateur britannique va révolutionner la science-fiction et dépeindre une civilisation au bord de l’implosion, qui dans ces derniers instants foisonne de vie. Dans toute cette décadence, nous y suivons Rick Deckard incarné par le génial Harrison Ford (dont vous pouvez retrouver le portrait ici), alors au sommet de l’affiche après « Star Wars » et « Indiana Jones », chargé de chasser des androïdes révolutionnaires.

À sa sortie en 1982, le long métrage ne rencontre pas un franc succès financier ni même critique, il faudra attendre sa sortie en VHS pour y voir un certain engouement et une popularisation grandissante. Le film a tellement marqué son temps qu’il est désormais conservé à la bibliothèque du Congrès américain en raison de son importance culturelle sur le mouvement « Cyber-punk ». Une œuvre classée parmi les 100 plus grands films de tous les temps selon l’American Film Institute. Autant dire, que faire une suite au chef-d’œuvre de Scott avait tout d’un sacrilège.

Pourtant, c’est finalement Denis Villeneuve qui va s’atteler à concrétiser le prolongement de l’univers imaginé par Philip K. Dick. Il était donc impératif de ne pas trahir une œuvre depuis longtemps devenue culte. Un film vénéré par des générations entières de cinéphiles et pour tenter de réussir une suite digne de ce nom, Villeneuve s’entoure d’un casting composé de Ryan Gosling, Jared Leto ou encore Robin Wright pour embellir l’univers « des Réplicants » aux côtés du légendaire Harrison Ford qui reprend son rôle cultissime.

Confiant de l’immense talent de Villeneuve qui a rarement déçus les spectateurs (notamment avec le bijou :  « Premier Contact »), « Blade Runner 2049 » avait pourtant tout du cadeau empoisonné pour le réalisateur canadien. La méfiance était donc de mise. Mais c’est vraisemblablement dans l’adversité que Villeneuve n’est jamais aussi à l’aise.

Le réalisateur québécois réussi-t-il son pari ?  

« Blade Runner 2049 » est le digne successeur de son aîné ! Denis Villeneuve vient de réussir un exploit ! En brillant chef d’orchestre, le metteur en scène réalise une partition jugée impossible dans laquelle d’autres se seraient cassés les dents. Le réalisateur capte avec génie toute l’essence et ce qui faisait la force du film de Ridley Scott, tout comme il parvient à injecter tout ce qui faisait la richesse des romans de Philip K. Dick. Il triomphe haut la main, là où certains auraient pu tomber dans un défilé d’action à outrance, oubliant tout ce qui faisait l’authenticité du matériau de base pour sombrer dans le pur divertissement décérébré et sans âme (ce qui était le cas dans le remake de « Total Recall » de Lens Wiseman aussi adapté de K.Dick).

Villeneuve a préféré se concentrer sur les forces de son aîné mais en y injectant sa vision et son savoir-faire indéniable. « Blade Runner 2049 » n’est absolument pas un clone du « Blade Runner » de Scott se limitant à faire dans la redite sans rien apporter de plus. Non, le québécois a su orchestrer un véritable prolongement, spirituel et formel, qui vient se rattacher avec une maestria éblouissante à son aîné en ressuscitant son atmosphère dystopique, son ambiance unique et sa philosophie existentielle.

C’est simple, chaque plan, chaque scène, bénéficie d’un travail minutieux qui plonge encore plus le spectateur dans cet univers exceptionnel. Cette suite aussi tardive soit elle ne trahit jamais son modèle d’origine. Au contraire, elle s’applique à en ressortir l’essence profonde, graphique comme thématique. Bien sûr, le long métrage de Villeneuve n’est pas à mettre devant tous les yeux, ceux n’ayant jamais vu ou accroché au film de 1982 passeront leur chemin et les réfractaires à une science-fiction dite «intelligente » auront du mal avec un film à l’opposé, même à contre-courant, des blockbusters traditionnels. Ici, le réalisateur privilégie la lenteur et une atmosphère particulière pour installer son récit et l’ancrer dans nos esprits via des questions contemporaines en proie à notre époque, il évite tous effets spectaculaires comme le film de 1982.

Villeneuve respecte totalement son sujet et lui injecte tout ce qui caractérise son cinéma, ce sequel est très lent pour imprégner le spectateur de toute la mélancolie de ce monde qui se meurt, mais aussi philosophique et dense. Il l’est peut-être un peu trop ce qui pourrait laisser une partie de son audience sur le carreau. Au terme de ces 2h30, « Blade Runner 2049 » prouve qu’il est d’une richesse hallucinante ! 

Denis Villeneuve, comme son prédécesseur avant lui, développe beaucoup de choses par tous ses questionnements, et injecte des réflexions métaphysiques pour enrober son entreprise d’interrogations et de thématiques sur l’identité, la vie, le besoin d’appartenance, la filiation, la peur de la solitude, le rapport de la société par rapport à l’individu, ou encore la reproduction et les erreurs commises qui reviennent sans cesse. D’une nature très existentielle menant le film vers des frontières qui tendent plus vers le drame philosophique que vers le thriller SF pur, « Blade Runner 2049 » devient l’anti-blockbuster par excellence, intelligent et avec de plus nobles qualités que ses concurrents.

Le spectateur est happé par la fascination que le film exerce à chaque instant, envoûté par cette spirale réflexive dans laquelle il le traîne avec une élégance folle alors qu’il se charge de multiples couches de lecture. Une extrême densité qui peut paraître abusive mais pour les grands amateurs de science-fiction cela renforce la satisfaction de voir une œuvre qui les questionne et les dérange. La patte Villeneuve encore une fois : partir de la simplicité pour développer la complexité et du spectaculaire à la réflexion.

Le metteur en scène québécois refuse tout sens du rythme pour mettre à profit une expérience contemplative et immersive tournant autour d’un vacillement existentiel.

Villeneuve offre une œuvre d’une maestria inouïe. C’est tout le paradoxe de ce « Blade Runner 2049 », un thriller d’anticipation méditatif et une plongée hypnotique dans un futur à l’amertume lancinante, qui captive par la seule force de ses images. Esthétisé comme jamais, Denis Villeneuve signe un film d’une beauté incroyable, chaque plan relevant d’un effort de composition à la limite de la perfection. Pour le soin qu’il accorde à l’élaboration de ses images, en passant par le cadrage de la photo, la direction artistique, le metteur en scène de « Prisoners » livre plus que probablement le plus beau film de l’année sur le plan purement formel. Une splendeur visuelle étourdissante gorgée de scènes magnifiques, soutenues par quelques touches des notes emphatiques de Vangelis recomposées par Hans Zimmer.

Les fans de la première heure ne seront pas en reste, Villeneuve distille subtilement quelques petits caméos et références jamais gratuitement, qui raviront les fans du film de 1982.

Les amoureux du premier « Blade Runner » retrouveront leur chef d’œuvre à travers cette suite respectueuse et crédible, qui réactualise son aîné dans une époque où ce type de cinéma à contre-courant semble impossible à réaliser.  

Comment ne pas être séduit par cette épopée à la fois gigantesque et intimiste, bouleversante, et proche de l’expérience immersive parfaite, avec en plus un casting parfaitement choisi et qui joue une partition de grande envergure. On regrettera un Harrison Ford un peu trop effacé et un Jared Leto trop verbeux mais Denis Villeneuve a réussi son pari, réactualiser une œuvre culte pour l’adapter à l’ère du temps. Que va-t-il nous sortir avec « Dune » désormais ? L’avenir nous le dira.

Avec « Blade Runner 2049 », Villeneuve signe une œuvre profonde, riche, intelligente et visuellement impressionnante. Un film qui reprend avec habileté beaucoup de grands concepts de SCI-FI et qui valait bien 35 ans d’attente. Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Peut-être… Mais les cinéphiles amoureux de science-fiction ont rêvé pendant des années d’un film comme« Blade Runner 2049 ». Peut-être le meilleur film de 2017 ! Bientôt un film culte ? Sûrement…

Note: 9/10

Julien Legrand – 23 février 2018

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