La Madeleine de Bruce

Batman Contre Le Fantôme Masqué

Vous avez entre 20 et 30 ans ? Oui nous devenons tous vieux. Vous avez grandi dans les années 90 ? Alors vous n’avez pas pu passer à côté de la sublime série : « Batman la série animée ».
Créée par Paul Dini et Bruce Timm, la série d’animation a été déclinée en 85 épisodes de 22 minutes, répartie sur 3 saisons et produite par Warner Television en 1992.

Ce que vous ne saviez peut-être pas, c’est que le studio a également financé un long-métrage en réaction au succès public et critique énorme de la série. « Batman contre le Fantôme Masqué » est passé inaperçu lors de sa sortie en salles aux USA en 1993. Un film pourtant d’une densité incroyable, qui n’a rien d’un film pour enfants … ce qui explique son flop au box-office (à sa sortie ciné, il ne rentabilise même pas son budget).

C’est bien simple : on a là le meilleur Bruce Wayne qu’on ait jamais vu au cinéma.

Mais pourquoi avec ce film tient-on tout simplement la meilleure aventure du chevalier noir à l’écran ?

Nous allons y répondre mais si vous n’avez pas visionner le film, c’est une erreur qu’il convient de rectifier tout de suite !

Synopsis :

Un parrain de la pègre est assassiné par un homme en cape noire. Le nouveau procureur Arthur Reeves accuse Batman. Désormais traqué, Batman enquête pour retrouver le véritable meurtrier. Mais dans le même temps, Bruce Wayne retrouve aussi une ancienne petite-amie, Andréa Beaumont, dont le père fut autrefois mêlé aux affaires des gangsters tués. L’occasion pour le chevalier noir de replonger dans son passé, à l’époque où il faillit renoncer à devenir un justicier…

Avant de parler du film d’animation, il convient d’abord de parler des fondements de l’œuvre, c’est-à-dire la série animée de 1992.

C’est évidemment grâce au gigantesque succès du « Batman » de Tim Burton que Warner va d’abord avoir l’idée de se lancer dans un dessin animé.

En effet, il faut savoir qu’à la fin des années 80, Warner, détenteur de plusieurs licences DC Comics, n’était pas très chaud à l’idée de continuer dans cette voie, surtout après les échecs successifs de « Supergirl » et « Superman IV » (comment les en blâmer ?).

Pourtant avec un artiste aussi particulier que Tim Burton aux manettes, c’était une toute autre histoire. Si la Warner a permis au réalisateur d’y intégrer son univers, elle ne lui a cependant pas laissé les coudées franches puisque ce dernier se plaint encore aujourd’hui du manque de liberté dont il disposait sur le plateau, consécutif à l’énorme impératif économique du studio.

Un calcul qui a cependant porté ses fruits puisque, pour un budget de 35 millions de dollars, le film a rapporté plus de 411 millions à l’international, déclenchant du même coup une véritable « Batmania » à travers le monde.

Qui dit « Batmania » dit évidemment folie consumériste et donc exploitation dans tous les sens du matériau. En ce sens, « Batman : The Animated Series » semblait surtout là pour occuper le temps de cerveau disponible des enfants entre deux long-métrages. Il n’en est pourtant rien. C’est que les exécutifs auront l’intuition de demander les services de Bruce Timm, Paul Dini et Eric Radomski. Produisant eux-mêmes le show, ils feront de ce simple objet d’exploitation une œuvre ambitieuse qui fascinera autant les plus jeunes que les fans les plus endurcis du justicier de Gotham.

Un programme extrêmement recherché visuellement avec ses ombres de films noirs et ses architectures art déco, la série montrera un incroyable respect envers les comics et ne manque pas d’explorer ses personnages. Les créateurs avaient bien en tête la complexité du héros qui était entre leurs mains et qui, surtout, n’ont jamais perdu de vue la profondeur que lui avaient insufflé leurs prédécesseurs.

Warner ira pourtant jusqu’à ordonner aux créateurs de se caler au plus près de l’univers du premier long métrage de Burton. Un choix pour le moins judicieux que les créateurs trahiront cependant subtilement puisque, en partant de l’environnement créé par Anton Furst (le directeur artistique sur le « Batman » de Burton), Bruce Timm ira encore plus loin en s’inspirant clairement de l’expressionnisme allemand des années 20 tandis que, de concert avec Paul Dini, il rendra Batman beaucoup plus inquiétant qu’auparavant, dans la droite lignée de la phase sérieuse du personnage initiée par Frank Miller avec son incontournable « Dark Knight Returns » en 1986.

Plus que les films de Tim Burton dont la ligne de conduite influencera toutes les autres adaptations cinématographiques (Batman est une réaction au mal et est donc en retrait par rapport à celui-ci), « Batman : The Animated Series » s’affirme aux yeux de beaucoup comme la meilleure adaptation de la création de Bob Kane.

C’est également à la série animée que nous devons l’apparition d’Harley Quinn, acolyte du Joker qui reviendra par la suite dans énormément de comics, séries, films, jeux vidéo. Indissociable du clown prince du crime, personnage le plus populaire de l’univers Batman encore 25 ans plus tard.

Ils livrent l’une des meilleures séries d’animation de l’histoire de la télévision américaine qui sera récompensée par de nombreux Emmy Awards.

Comme dit plus haut, suite au succès retentissant de la série un long métrage est mis en chantier pour une sortie vidéo, finalement transposé au dernier moment dans les salles obscures.

Une question naturelle se pose : quelle histoire mérite d’être contée dans un format trois fois plus long qu’un épisode standard ?

Plusieurs pitchs sont envisagés pour bénéficier d’un développement plus conséquent. Il y a notamment « Procès » où Batman se retrouve prisonnier de l’asile d’Arkham et soumis à un examen kafkaïen par ceux qu’il a lui-même emprisonné. Une histoire qui est finalement écartée (elle donnera cependant lieu à un épisode classique de la série). Finalement, c’est l’histoire initialement imaginée pour clôturer la série qui est sélectionnée. Ironiquement, cette conclusion nous renvoyait à la genèse de notre héros. Un choix trop évident et classique au premier regard mais qui est néanmoins la preuve même de la capacité extraordinaire de la série à transcender son matériau. Timm et son équipe offrent ainsi un angle inédit et radicalement bouleversant de l’histoire connue.

À sa sortie, le film sera négligé au cinéma considéré à tort comme un simple épisode rallongé. C’est bien loin du compte, car si la qualité d’animation du film ne concurrence pas d’un point de vue visuel celle des Disney de l’époque, il les surpasse sur bien d’autres points.

Le film repousse ainsi la filiation avec le film noir posé par la série. Par son format plus étendu (80 minutes), les scénaristes ont pu ainsi construire le récit sous forme de flashbacks. L’action évolue dans un Gotham « old school » inspirée du New-York des années 50, et les buildings à gros grains de la ville sont littéralement hantés par une BO gothique à souhait. La structure typique du genre permet alors d’opposer le héros et ses blessures aux origines du mythe.

La trame narrative oscille entre le présent et le passé, en explorant avec pertinence les thématiques délicates de la vengeance, du passage du temps et de la complexité du sentiment amoureux. Loin de tous les clichés faciles et autres lieux communs, on découvre un Bruce Wayne terriblement humain, sorte de héros romantique à la psyché cassée, qui s’est trop souvent dans sa vie retrouvé face à des dilemmes dont il ne pouvait que sortir perdant.

Un film dont la trame tragique est superbement accentuée par la sublime partition de Shirley Walker, qui a également travaillé sur la série, qui reprend et réarrange au passage, le mythique thème de Danny Elfman. La compositrice propose une partition assez osée mêlant musique classique, jazz, avec une nette préférence pour le symphonique et des cœurs dans le grandiose générique d’ouverture.

En plus d’une musique exceptionnelle et d’un scénario solide, le long métrage est également doté d’un casting vocal à la hauteur de l’ensemble. Kevin Conroy compose un Batman profond et mélancolique (en français, c’est le grand Richard Darbois qui s’y colle, la voix d’Harrison Ford) et Mark Hamill nous propose un Joker légendaire tantôt fou à lier, tantôt flippant (en France, c’est le génial Pierre Hatet, la voix de Doc dans « Back to the Future »).

« Batman Contre Le Fantôme Masqué » se construit comme une tragédie sur deux êtres que les circonstances ne pourront jamais réunir. Une œuvre sombre, baroque et expressive, sans limitation de décors. Une ville de Gotham City qui crève l’écran de par sa crédibilité et qui transpire de noirceur. Une grande ville de cinéma : éternelle et ancrée dans nos esprits, un mélange calqué sur la Metropolis de Fritz Lang et sur le Los Angeles de Ridley Scott.

« Batman contre le Fantôme Masqué » est sans conteste l’une des plus belles aventures de Batman. Presque un chef d’œuvre intemporel qui se permet d’aller encore plus loin dans le sombre, le dramatique et le mélancolique du personnage. Une œuvre romantique, tragique et puissante que tous fans du chevalier noir devraient voir ou revoir. Magistral !

 Note : 9,5/10

 Julien Legrand – Le 19 novembre 2018

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